Les correspondances urbaines de Loches (1517-1640), analyse d’un corpus

Jérôme Salmon

Doctorant en Histoire, ingénieur d’études

Permalien : http://renumar.univ-tours.fr/publication/997/

Les correspondances urbaines de Loches (1517-1640), analyse d’un corpus

 

Le​​ colloque organisé les 6 et 7 juin 2018 par le projet ReNumAR sur les correspondances des villes à la​​ Renaissance fut l’occasion d’initier dès 2017 un dépouillement des fonds lochois, intégralement conservés dans les Archives départementales d’Indre-et-Loire, sous la cote E DEPOT 132, à la recherche des lettres reçues (pour l’essentiel du corpus) mais aussi envoyées (plus rares) par le corps de ville de Loches au​​ xvie​​ et dans la première moitié du​​ xviie​​ siècle.

La prospection s’est voulue la plus exhaustive possible et s’est étendue à l’intégralité des cotes recouvrant la période. Ce fut donc 12 cotes qui furent inspectées et qui ont finalement livré, chacune de façon disparate, un total de 223 lettres rédigées entre 1517 et 1640, la majorité du corpus étant constitué des missives extraites de la cote AA 2 (cf. tableau).

 

Cote

E DEPOT 132/

Nombre de lettres​​ repérées

AA 2

160

CC 43

12

CC 40

11

CC 45

3

BB 3

1

BB 4

3

EE 14

10

FF 1

2

FF 2

16

FF 6

1

FF 7

6

FF 8

2

TOTAL

223

 

Un constat s’est imposé à l’issue de ces dépouillements : si la consultation des cartons a pu mettre au jour plusieurs lettres​​ patentes, qui devraient faire l’objet d’un traitement ultérieur, nous n’avons rencontré que de rares lettres closes, contrairement aux corpus tourangeau ou berruyer, en partie exhumé par David Rivaud, dans lesquels elles foisonnent. Par conséquent, le corpus lochois est​​ essentiellement constitué de lettres non formulaires, dont la forme n’a pas encore été arrêtée et qui concernent principalement des échanges à caractère administratif entre la ville de Loches et ses représentants extérieurs auprès des cours​​ de justice souveraines à Paris.

C’est là l’enjeu de cette analyse de corpus, exclusivement statistique, qui témoigne de l’intérêt de cet ensemble documentaire pour une histoire juridique et administrative de la ville de Loches au​​ xvie​​ siècle et au début du​​ xviie​​ siècle.

 

1. Des échanges concentrés dans les années 1570 :

 

Dans un premier temps, la répartition par demi-siècles du corpus des lettres lochoises révèle des disparités chronologiques, bien qu’une partie importante des lettres exhumées soit​​ partiellement datée, voire non datée.

En effet, il s’agit d’une des caractéristiques fondamentales du matériel épistolaire que nous avons étudié : 76 lettres adressées à la ville de Loches ne sont pas millésimées (35,3 % du corpus global), contrairement aux lettres closes ou au lettres patentes dans lesquelles la date complète est systématiquement mentionnée à la fin du texte (fig. 1 et 2). Par conséquent, il est complexe de restituer ces lettres partiellement datées ou non datées dans un contexte plus général, sans l’appui de documents annexes dont les éléments descriptifs, recoupés à ceux de la lettre, pourraient permettre d’en affiner la datation. Il est à noter que pour le corpus lochois, cette recherche reste à faire. Néanmoins, il s’agit du témoignage d’une relative confidentialité des échanges entre deux protagonistes dont la temporalité, tacite, n’est donc pas mentionnée, contrairement aux correspondances plus officielles.

 

Figure​​ 1​​ :​​ histogramme de répartition chronologique des lettres lochoises (par demi-siècle)

Figure 2 :​​ diagramme de répartition par demi-siècle des lettres lochoises (en %)

 

 

La répartition chronologique par demi-siècle révèle également des disparités fortes entre les périodes puisqu’une majorité écrasante de lettres adressées à​​ la ville de Loches fut rédigée entre 1550 et 1599 (56,1 % des lettres datées), très loin devant​​ la première moitié du​​ xviie​​ siècle (5,9 %), puis la première moitié du​​ xvie​​ siècle (2,7 %) (fig. 1 et 2).

Plus précisément, la répartition annuelle des lettres​​ lochoises au sein même de la seconde moitié du​​ xvie​​ siècle, met en évidence deux périodes particulièrement prolifiques. Tout d’abord, les années 1557 et 1558, au cours desquelles la ville de Loches a reçu 21 lettres (15,4 % des lettres datées), soit l’équivalent des réceptions épistolaires repérées dans les fonds de la ville entre 1580 et 1640, c’est-à-dire pour une période de 60 ans (fig. 3 et 4). Surtout, 69 % des lettres datées ont été rédigées durant la décennie 1570, notamment en 1574 (16 lettres), 1576 (12), 1572 (11) et 1575 (10), contre 6 en 1579, 5 en 1577, 4 en 1578, ou 3 en 1573. C’est donc au cours de cette décennie que les échanges épistolaires du corps de ville de Loches furent les plus intenses, pour la période étudiée (fig. 3 et 4).

 

Figure 3 :​​ histogramme du nombre de lettres lochoises rédigées annuellement

 

Figure 4 :​​ Diagramme de répartition annuelle des lettres lochoises (en %)

 

2. Une correspondance essentiellement interne :

 

Dans un second temps, l’approche du corpus des​​ lettres lochoises sous l’angle des autorités émettrices, c’est-à-dire des auteurs, révèle des pistes de réflexion sur la nature des échanges qu’entretient la ville avec ses représentants extérieurs.

À l’instar de la datation, l’identification des auteurs​​ des lettres constitue une seconde difficulté caractéristique du fonds lochois. En effet, cette opération s’effectue d’abord au moyen de la signature qui permet de connaître le nom, voire aussi le prénom, du correspondant, si celui-ci n’a pas été identifié​​ par ailleurs. Or, si certaines signatures sont claires, comme c’est notamment le cas pour les secrétaires royaux pour les lettres closes et patentes, la majorité des signatures est difficilement lisible dans le cas des missives. Aussi, l’identification ne​​ peut être complète sans connaître la fonction de l’auteur. Cette information, si elle n’est pas mentionnée dans un document ultérieur, est souvent difficile à établir car elle est là encore tacite entre les deux correspondants. Malgré ces difficultés, 38 auteurs de 144 lettres sur les 223 lettres repérées dans le fonds lochois ont pu être entièrement identifiés (fig. 5).

 

 

Figure 5 :​​ Tableau de répartition par catégorie des auteurs identifiés des lettres lochoises

Catégories

Identités des auteurs

Nombre de​​ personnes

Nombre de lettres

Noms

Fonctions

Non identifiées

Non identifiées

Non identifiées

0

79

Roi et ses secrétaires

Boulvert

Notaire et secrétaire

5

7

De Neufville

Notaire et secrétaire

Fumée, Martin

Notaire et secrétaire

Loblat

Notaire​​ et secrétaire

Représentants de l’autorité royale

Baudry

Commissaire à la recette du vin pour l'armée royale

17

44

Beliot

Trésorier de France

Caudel, Étienne

Commissaire royal

Charles

Commissaire et contrôleur général de l'approvisionnement de​​ l'armée royale

Deprie ou De Pry ou De Prie

Chevalier de l'ordre du roi

Goussey, Martin

Commis de Pierre Richer, général des finances de Touraine

Lambert

Commissaire à l'approvisionnement de l'armée royale

Leblanc

Général des finances

Lecomcte

Commissaire des finances

Le Roy, François

 

Seigneur de Chavigny et lieutenant du roi en Touraine

Le Voyer, Jacques

Sergent royal au Châtelet de Paris

Quenault, Gilles

Lieutenant non précisé

Richer, Pierre

Général des finances de​​ Touraine

Seigneuret

Commissaire et contrôleur général de l'approvisionnement de l'armée royale

Sireau, Guillaume

Juge de Touraine

Torys, Thomas

capitaine du château et de la ville de Loches

Villars

Capitaine du château et de la ville de​​ Loches

Représentants du pouvoir municipal

Daise

Procureur de la ville de Loches

12

80

De La Rebertière

Avocat de la ville de Loches

Duboys, Thomas

Procureur de la ville de Loches à Paris

Loches

Corps de ville

Maupin, François

Procureur de​​ la ville de Loches à Paris

Mornac

Avocat de la ville de Loches à Paris

Petit, Jean

Procureur de la ville de Loches à Paris

Robin

Receveur de la ville de Loches

Sanxon

Procureur de la ville de Loches

Saulques, Olivier

Procureur de la​​ ville de Loches à Paris

Terreau

Procureur de la ville de Loches

Varoquey

Procureur de la ville de Loches à Paris

Personnel de justice

Aubret

Clerc de notaire

4

13

Remollart

Clerc de Martin Fumée, seigneur des Roches-Saint-Quentin

Richaudi,​​ Vital

Notaire

Terreau, Barthélémy

Notaire royal à Tours

Total

38

144

 

 

Figure 6 :​​ Diagramme de répartition du corpus lochois selon le nombre de correspondants par catégorie d’auteurs (en %)

​​ 

 

 

Figure 7 :​​ Diagramme de répartition du corpus​​ lochois par quantité de lettres produites par chaque catégorie d’auteurs (en %)

 

Dès lors, et sans prétendre établir un catalogue des auteurs, ces derniers peuvent être regroupés sous quatre catégories (fig. 6). Tout d’abord, une partie mineure des auteurs appartiennent au personnel de justice (10,5 % des lettres identifiées), catégorie qui incorpore des notaires ou des clercs au service d’une personnalité et qui correspondent de façon épisodique avec le corps de ville de Loches. Arrivent ensuite les secrétaires du roi dont 5 ont été identifiés.​​ Cette catégorie intègre deux lettres remarquables émanant de François Ier​​ qui demande à la ville de Loches, pour les deux années consécutives 1517 et 1518, le payement de 250 l.t. prélevées sur l’octroi pour participer à l’effort défensif du royaume. Ces demandes ne s’effectuent exceptionnellement pas par lettres patentes ni par lettre close, comme nous aurions pu nous y attendre en pareil cas. Cependant,​​ la sous-représentation de cette catégorie (13,2 %) démontre que, contrairement au corpus épistolaire tourangeau, la communication descendante, c’est-à-dire du pouvoir royal vers la ville de Loches, est mineure dans le cas lochois. En revanche, les représentants du pouvoir municipal, c’est-à-dire les procureurs municipaux ou parisiens, auprès des cours souveraines de justice, sont bien mieux représentés (12 % des lettres identifiées). Ils constituent alors un groupe important de correspondants. Mais ce sont les représentants de l’autorité royale (officiers, commissaires royaux issus des instances comptables ou financières, voire des gradés de l’armée) qui sont les plus nombreux à écrire à la ville (17 % des lettres identifiées).

Cependant, la production épistolaire de chaque catégorie montre que ce sont finalement​​ les procureurs municipaux ou de la ville à Paris qui émettent le plus de lettres en direction du corps de ville ou d’un de ses représentant (55,6 % de lettres identifiées) et non les représentants de l’autorité royale ( 30,5 %) pourtant plus nombreux à correspondre (fig. 7).

 

 

3. Paris, un pôle privilégié d’échanges épistolaires :​​ ​​ 

 

Le corpus des correspondances lochoises peut également être étudié sous l’angle de la provenance géographique des lettres. Contrairement à leur datation ou à l’identification​​ de leurs auteurs, la localisation de leur rédaction ne présente pas une difficulté majeure puisque l’information​​ est presque systématiquement présente. Seule la réactualisation du toponyme, qui a pu évoluer en 4-5 siècles, a néanmoins posé problème pour 14​​ des 223 lettres du corpus.

 

Figure 8 :​​ Tableau de répartition par région des lieux de rédaction des lettres lochoises

Régions

Villes

Nombre de lettres

Non localisées

Non localisées

14

Région parisienne

Paris

127

Saint-Germain-en-Laye

6

Pontoise

4

Boulogne

1

Longjumeau

1

Neuilly

1

Passy

1

Sainte-Maure-des-Fossés

1

Total régional

142

Touraine

Tours

32

Loches

15

Amboise

3

Selles-sur-Cher

3

Azay(-le-Rideau ?)

1

Bouchart (L’Île-Bouchard ?)

1

La Salle (seigneurie de Touraine)

1

Les Roches-Saint-Quentin (seigneurie de Touraine)

1

Montpoupon

1

Montrichard

1

Saint-Aignan-sur-Cher

1

Total régional

60

Autres régions

Blois

2

Bourges

1

Chatillon-sur-Indre

1

Coussy (?)

1

Dijon

1

Pressigny

1

Total régional

7

Total

223

 

 

Les 22 lieux de rédaction identifiés peuvent être regroupés en trois catégories : la région parisienne, la Touraine, et les autres régions, ultime catégorie, vaste, qui intègre des lieux divers éparpillés dans le royaume tels que Blois, Bourges, Dijon,​​ ou Chatillon-sur-Indre, par exemple, et qui ne concernent qu’une lettre par lieu (fig. 8). Parmi ces trois catégories, les lettres émanant de la région parisienne représentent une majorité écrasante puisqu’elles​​ totalisent 63,7 % du corpus localisé contre​​ 20,2 %​​ rédigées​​ en Touraine (Tours, avec d’autres villes et seigneuries de la région) (fig. 9). Sans surprise, plus de la moitié des lettres écrites en région parisienne (57 %) l’ont été depuis Paris, capitale administrative du royaume (fig. 10).

 

Figure​​ 9 :​​ Diagramme de répartition par région des lieux de rédaction des lettres lochoises (en %)

Figure 10 :​​ diagramme de répartition des lettres lochoises en fonction des huit plus importants lieux de rédaction du corpus (en %)

 

 

4. Le corpus​​ lochois, une correspondance administrative :

 

Finalement, écrites au cours des années 1570 par des représentants de la ville de Loches à Paris, cette correspondance non descendante est le canal de transmission d’informations administratives, relatives à des procédures judiciaires impliquant le corps de ville auprès des instances souveraines de justice.

 

Figure 11 :​​ Histogramme croisé dynamique de la production de lettres des six plus importants auteurs selon leur période de rédaction documentée

 

 

Ainsi, l’interlocuteur le plus prolixe est un nommé Jean Petit, procureur de la ville de Loches au Parlement de Paris, qui rédige entre 1574 et 1579 plus de 20 lettres à destination des élus lochois (fig. 11), en particulier le procureur municipal, dans lesquelles il fait part de l’avancée des démarches d’une procédure les opposant à a ville de Chatillon-sur-Indre, en Berry, à propos d’une demande d’exemption fiscale. Le cœur des échanges concerne surtout la transmission régulière d’informations concernant les difficultés que fait le général des finances du Berry pour la fourniture d’un procès-verbal d’audience, pièce fondamentale à l’établissement de l’argumentaire lochois.

Ensuite, François Maupin, lui aussi procureur de la ville de Loches à Paris, rédige durant une période encore non déterminée plus de 15 lettres à destination du maire et des échevins (fig. 11) à propos de deux procédures parallèles : l’une contre un nommé Ribot, peut-être ancien receveur de la ville, à propos de la reddition d’un compte, et l’autre contre les héritiers de feu Pierre Le Page pour des motifs qui restent pour le moment encore mal définis.

Enfin, Varoquey, dont le prénom semble définitivement inconnu, également procureur de la ville de Loches à Paris, rédige au corps de ville, entre 1572 et 1575​​ (fig. 11), plus d’une dizaine de lettres relatant les démarches déjà effectuées et informant de celles qui sont envisagées dans la conduite du dossier instruit au Parlement et relatif à la gestion des comptes de l’hébergement dans la ville de garnisons royales durant l’année 1567-1568.

 

 

Même si plusieurs échanges concernent l’organisation défensive de la Touraine et la transmission d’informations avec les villes de la région, face à la menace des troupes protestantes, ou d’autres éléments de​​ contexte général, la correspondance lochoise se cristallise essentiellement autour d’enjeux juridiques et de circulation d’informations administratives. Elle témoigne​​ in fine​​ de l’importance qu’accorde le corps de ville à la défense de ses propres intérêts. Peut-être n’est-ce là qu’une illusion suscitée par les aléas de la conservation de la documentation municipale, mais, contrairement à d’autres villes comme Tours, par exemple, c’est bien une histoire administrative, et non politico-religieuse, de la ville de Loches que ce corpus permet de retracer pour la seconde moitié du​​ xvie​​ siècle.​​ 

Les correspondances urbaines de Loches (1517-1640), analyse d’un corpus