Les entrées solennelles de la Renaissance à Tours (1461-1565)

David Rivaud

Chercheur associé au CESR

Permalien : http://renumar.univ-tours.fr/publication/les-entrees-solennelles-a-tours/

 

Dans la poursuite des travaux de B. Guénée et de Fr. Lehoux, les recherches les plus récentes sur le système communicationnel des États entre la fin du Moyen Âge et le début de l’époque moderne ont redonné toute leur place aux entrées solennelles1. Longtemps considérées comme un outil d’assujettissement des cités par une monarchie en marche vers un absolutisme, ces cérémonies sont aujourd’hui analysées comme le cœur d’un processus complexe de légitimation politique, fondé sur une profusion festive et rituelle. Elles apportent un témoignage précieux sur​​ le consensus politique qui s’élabore entre les villes et le roi à la fin du Moyen Âge.

La ville de Tours constitue un champ assez privilégié pour l’étude de ces cérémonies, et ce pour plusieurs raisons2. Tout d’abord, depuis le second tiers du XVe​​ siècle, elle devient une des villes au cœur du réseau urbain dans lequel circule la cour. Le nombre de cérémonies d’accueil est important et celles-ci sont régulièrement espacées dans le temps.​​ La bonne conservation des archives municipales en particulier (registres de délibérations, registres de comptes de deniers commun ou encore pièces justificatives des comptes) permet de plus ​​ la constitution de corpus documentaires​​ étoffés qui offrent une connaissance assez poussée de l’organisation de ces cérémonies, des décors qui ont pu y être montés, des artistes qui y ont participé, comme aussi du rituel qui s’y déroule. Ainsi entre 1461 et 1565 il est possible de dénombrer 14 entrées solennelles au moins (voir tableau n°1), soit en moyenne une entrée tous les 6 ans, sans compter les accueils et révérences qui sont également donnés à l’occasion du passage d’un grand prince, ni les accueils d’ambassades (fréquentes à Tours), ou encore les entrées des gouverneurs de province qui au milieu du XVIe​​ siècle prennent une dimension festive importante3. Aussi, il faudrait sans doute ajouter​​ à cette liste un certain nombre de passages, soit royaux soit princiers, pour lesquels la ville engage certaines dépenses sans pour autant qu’il soit question d’entrée solennelle, comme pour la comtesse de Wurtemberg en 1466, pour l’ambassade des princes d’Empire en 14794, du duc de Savoie en 14895. Au cœur de la Renaissance ces rencontres politiques, ritualisées et festives témoignent d’un espace communicationnel en pleine structuration.​​ 

Tableau n°1​​ : tableau des entrées solennelles à Tours (1461-1565)

Date  ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​​​ Souverain

1461, octobre  ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​​​ Louis XI et la reine

1476  ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​​​ Alphonse V du Portugal

1484, janvier  ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​​​ Charles VIII

1491, décembre  ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​​​ Anne de Bretagne

1498, septembre  ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​​​ Louis XII

1500, novembre  ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​​​ Louis XII et Anne de Bretagne

1501, 17 décembre  ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​​​ Philippe le Beau et Jeanne d’Espagne

1516, août  ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​​​ François Ier

1527, octobre  ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​​​ Reine et roi de Navarre

1532, août  ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​​​ Eléonore

1548  ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​​​ Reine d’Ecosse

1551, mai  ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​​​ Henri II et la reine

1560  ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​​​ François II et M. Stuart

1565, novembre  ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​​​ Charles IX

 

Eléments généraux pour la connaissance des cérémonies tourangelles

 

À Tours comme ailleurs, une entrée royale est d’abord un acte rituel qui caractérise une rencontre entre deux autorités, le roi et la commune. Cette rencontre se traduit par des actes symboliques de nature féodale qui structurent toute la cérémonie : l’entrée du roi sous le dais, la remise des clefs, une ou plusieurs harangues, et des cadeaux souvent donnés le lendemain de l’entrée. Si la remise des clefs de la ville au souverain n’est pas rapportée par les sources pour chaque entrée (on ne l’observe qu’en​​ 1461, 1560 et 1565), le dais et les cadeaux constituent les temps forts invariables, particulièrement soignés. Et la ville mobilise les meilleurs artisans pour les réaliser. Jean Fouquet construit et peint les ciels portés pour Louis XI et Alphonse du Portugal, le premier étant composé de taffetas blanc, rouge et bleu, semé de 49 couronnes, avec un grand soleil brodé au fil d’or de​​ Lucques, aux armes du roi, qui pend en son milieu6​​ ; le second est fait de taffetas et bougran bleu. Jean Holet semble avoir pris part à la confection de celui fait de damas bleu et blanc avec des hermines de velours noir et 133 fleurs de lys, porté sur Charles VIII et Anne de Bretagne en 14917. Et la liste est longue... En 1560,​​ un ciel de damas cramoisi et violet est porté sur Henri II et un autre de damas rouge sur la reine. Ils​​ sont réalisés pour près de 800 livres tournois8​​ et quelques années plus tard c’est un autre de damas blanc parsemé de 84 fleurs de lys qui est présenté pour abriter Charles IX9. Si leur confection suscite un bon nombre de discussions, la question de leur portage est une affaire toute aussi importante, car il​​ s’agit d’une question d’honneur. En 1500 par exemple le parcours est divisé en 4 tronçons qui chacun voit son équipe de porteurs dûment établie, des membres importants du corps de ville, ​​ vêtus de robes écarlates10.​​ 

Comme on le constate, ces rituels s’inscrivent particulièrement en certains lieux de l’espace urbain, le long d’un parcours assez invariable, à savoir de la porte de la ville (ou plutôt devant la porte) où commence la cérémonie et où le roi est placé sous un dais, jusqu’à la cathédrale où généralement elle se termine par une messe (voir plan n° 1). Entre les deux à Tours aucun lieu ne semble constituer un symbole urbain devant lequel il convient de passer, à part peut-être l’hôtel de ville11. Les seuls points obligés sont en fait les principaux carrefours de la cité, qui semblent être les rares espaces assez vastes pour accueillir le​​ cortège et installer un certain nombre de représentations12. On manque de descriptions pas à pas de la procession urbaine, mais il apparaît bien que la basilique Saint-Martin en soit exclue. Au mieux, c’est une fois l’entrée tenue, que le souverain s’y rend comme le fait Charles IX en 1565, en retournant au Plessis d’ailleurs. Ce qui anime et détermine la déambulation urbaine est donc principalement une contingence matérielle : la place dont on dispose pour organiser les théâtres. Contingence que l’on essaie de détourner en 1565 en plaçant Charles IX sur un théâtre, en dehors des murs de la ville, où il peut passer en revue les compagnies urbaines qui s’avancent, ce qui correspond par ailleurs à un développement cérémoniel que l’on observe en de multiples villes13.​​ 

Plan 1​​ : les espaces cérémoniels dans la ville de Tours au XVIe​​ siècle

(en vert : les principaux théâtres ; en pointillés orange : le parcours processionnel des entrées)