L’histoire des Églises réformées de Touraine et de leurs fidèles à travers la documentation tourangelle

Idelette Ardouin

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Après l'arrivée des idées de Luther, à partir de 1525 environ, de nombreuses petites Églises réformées virent le jour. Par manque de ressources financières, elles furent rapidement condamnées, mais on peut en trouver des traces plus tard, certains habitants ayant reçu lors de leur baptême des prénoms bibliques qui allaient les suivre toute leur vie. C'est très net à Cormery par exemple. La petite Église naissante d'Amboise ne se remit pas, quant à elle, de la Conjuration éponyme (1560). C'est évidemment à Tours, dans la plus grande ville de la province, que fut dressée durablement une Église réformée en 1556.

 

Six ans plus tard, en 1562, débutaient les guerres de religion qui devaient entraver pour 36 ans (une génération !) la vie des Églises réformées de France. Les « Cent Jours » de Tours, qui virent au printemps 1562 la ville basculer aux mains des Réformés pour trois mois, le massacre de la Saint-Barthélemy en 1572, et bien d'autres conflits locaux plus ou moins violents eurent des conséquences dans toute la province. Pendant toute cette fin de siècle, les protestants se firent souvent petits et invisibles, allant parfois jusqu'à faire baptiser leurs enfants à l'église catholique par sécurité.

 

L'édit de Nantes, signé par Henri IV en 1598, remit à peu près les protestants et leurs Églises au cœur de la vie du royaume. Mais l'édit de Fontainebleau, par lequel Louis XIV révoqua celui de Nantes en octobre 1685 et interdit le protestantisme en France, entraîna la disparition des Églises réformées françaises. Pendant ce xviie siècle, seules quatre Églises purent se maintenir plus ou moins facilement, celles de Tours, Preuilly-sur-Claise, L'Ile-Bouchard et Bourgueil.

 

La documentation tourangelle permet ainsi d’identifier un peu plus de 170 actes qui portent directement sur les communautés protestantes de la région. Les séries notariées sont les principales sources qui fournissent une documentation conséquente (130 actes directement sur la vie des communautés). Il est possible d’y ajouter à partir d’une documentation municipale (Archives municipales de Tours) une quarantaine de documents supplémentaires (des correspondances politiques principalement). De même des actes de justice, conservés aux Archives départementales d’Indre-et-Loire (série B), complètent utilement l’histoire de certains groupes.

 

 

Que peuvent apporter les minutes notariales pour enrichir cette histoire ?

 

Deux sortes d'actes notariés peuvent contribuer à éclairer l'histoire du protestantisme.

Les actes qui concernent seulement des individus ou des familles aident à sentir le climat dans lequel vivaient les Réformés et permettent de comprendre la transmission de la foi à travers les générations. Ils sont nombreux et riches. Le chercheur les repérera à partir des patronymes des protestants. Mais ils ne concernent pas la vie de l'Église en tant qu'institution.

 

Pour connaître la vie institutionnelle de ces Églises, il faudra trouver des actes signés par le Consistoire ou Conseil des Anciens, qui a la charge de la gestion spirituelle et matérielle de l'Église locale, ou à défaut par des chefs de famille de la dite Église. Ces actes sont bien moins nombreux. On les rencontre surtout chez les notaires protestants, quand ils existent. Le chercheur les retrouvera à partir de mots spécifiques, tels que « réformé, protestant, pasteur, temple, culte, religion prétendue réformée », etc.

 

De ce point de vue, les quatre Églises citées ci-dessus sont très différentes et il convient de les présenter séparément.

 

 

L’Église protestante de Tours

 

Plusieurs notaires protestants se sont succédés dans la capitale de la Touraine :

- Charles Bertrand : 1576-1603 (étude 5)

- René Bertrand son fils : 1599-1602 (étude 5)

- Claude Chardon : année 1600 (étude 2)

- Pierre Bertrand, autre fils de Charles : 1618-1639 (étude 5)

- François Hamart : 1603-1643 (étude 8)

- Charles Leroy : 1645-1649 (étude 5)

 

On remarque que peu de minutes de Claude Chardon sont conservées. Originaire d'Azay-le-Rideau, où il fut marchand puis notaire, il devint notaire royal à Tours à partir de 1592 jusqu'en janvier 1624, date à laquelle il vendit son office à Jean Delaunay. Son étude fut détruite lors d'une émeute entre catholiques et protestants en avril 1621 et toutes ses minutes furent jetées à cette occasion : c’est une lourde perte pour l’historien, puisqu’il était le notaire de la communauté protestante.

René Bertrand est sans doute mort jeune. Charles Leroy dut cesser son activité à cause de sa religion.

Malgré ces pertes, grâce à ces six notaires protestants et à quelques-uns de leurs successeurs catholiques, on possède près de 70 actes détaillant la vie de l'Église réformée de Tours, de 1581 à 1663. Il est possible ainsi d’établir la présence des principaux pasteurs à Tours (Jean Potterat puis Michel Pineau, avant 1600, puis Matthieu Cottière, mentionné entre 1623 et 1641, conjointement avec Jean Forent après 1638), voire de suivre leur activité.

Parmi ces actes certains sont plus remarquables que d’autres. Ainsi certains testaments protestants ​​ ou encore des contrats de mariage (principalement du début du XVIIe siècle), une vingtaine d’actes à chaque fois. Une cinquantaine de documents, principalement des marchés, mais aussi des baux ou des procès-verbaux, fournissent d’importantes indications sur les temples de la ville de Tours. Le premier d’entre eux est dans une maison achetée en 1599 au Plessis, et profondement modifiée l’année suivante. Celui-ci brûle en avril 1621 et dès 1626 un second temple est envisagé. En 1630 une assemblée des chefs de famille protestants recherche un terrain et le bâtiment semble en construction dès 1631, sur le lieu-dit « La Butte », à La Ville-aux-Dames. En 1632 un intéressant inventaire permet de saisir assez précisément le bâtiment qui reste encore à édifier par l’architecte Daniel Masse, de Tours, pour plus de 6000 livres. La chambre basse est pavée en 1633, des travaux de réfection sont envisagés dès 1641.

 

 

L’Église protestante de Preuilly-sur-Claise

 

L'Église de Preuilly fut dressée à la fin du xvie siècle grâce au seigneur de cette baronnie, Louis de Chasteigner et surtout à son épouse Claude Dupuy. Cette Église, importante par rapport à la population de cette ville, rayonnait sur tous les environs, jusqu'à Buzançais (Indre) et La Roche-Posay (Vienne). Ses membres étaient nombreux – 400 au milieu du xviie siècle pour une population de 1600 habitants – et elle employa jusqu'à deux pasteurs simultanément.

 

Aucune minute de notaire de Preuilly n'est conservée antérieurement à 1689, c'est-à-dire antérieurement à la Révocation de l'édit de Nantes. Mais des actes de justice ( dans la série B ​​ des Archives départementales d’Indre-et-Loire) permettent pour le xviie siècle de connaître cette communauté. Plus de 20 actes de cette série (de 1667 à 1714) donnent quelques informations sur cette Église et son évolution au cours du siècle, ainsi que beaucoup de renseignements sur ses membres. Ils confirment que les sévices du gouvernement royal envers les protestants n'ont pas attendu l'édit de Révocation de 1685, même si le temple est détruit dès cette année là.

 

 

L’Église protestante de L'Île-Bouchard

 

L'Église fut créée en 1559, trois ans après celle de Tours. Elle n’échappa pas aux guerres de religion mais trouva un certain calme en 1587, quand le baron de l’Ile-Bouchard, Claude de La Trémoïlle, gendre de Guillaume d’Orange, le stadhouder des Pays-Bas, se convertit au protestantisme. Il installa donc un pasteur (Etienne Vacher en 1633) dans son château, où le culte était célébré.

Mais en 1629, Claude de la Trémoïlle vendit sa baronnie à Richelieu et le culte protestant y fut rapidement interdit. Après avoir adressé – sans effet – une supplique à Richelieu, l'Église réformée de l'Île-Bouchard se « recueillit » à Crouzilles, chez la famille Périllault dans son château de Puybascle, jusqu'en 1685. Elle rayonnait aussi sur une assez grande partie de la vallée de la Vienne, d'Antogny-le-Tillac à Chinon.

Il n'y a pas eu de notaire protestant à l'Île-Bouchard, ni à Chinon. On peut trouver dans les minutes des notaires catholiques quelques actes qui citent des protestants et/ou des pasteurs pour des affaires en relation avec leur Église.

 

 

L’Église protestante de Bourgueil

 

Il semble qu'une communauté réformée s'était constituée au milieu du xvie siècle à Bourgueil, qui était alors en Anjou. Elle survécut aux guerres de religion. Mais ses fidèles étaient peu ​​ nombreux, trop peu nombreux pour pouvoir continuer à payer un pasteur à demeure. En 1626, elle fut supprimée et ses fidèles se rattachèrent à l'Église réformée de Saumur.

 

Trois protestants de Bourgueil furent notaires royaux : Samuel Royer (mort avant 1677), Jacques Perroteau (ca. 1620-1684) et Jehan Bouteiller (ca. 1629-1689). Ils exercèrent bien après la suppression de l'Église et de toute façon, leurs minutes ne nous sont pas parvenues.

Les archives de justice sont tout aussi décevantes. Elles ne commencent au mieux qu'en 1681, mis à part quelques registres d'audiences de 1630 à 1635.

 

On trouverait peut-être des actes concernant cette Église dans les minutes des notaires de Saumur.

 

Bibliographie et références pour servir à l’histoire du protestantisme en Touraine

 

AQUILON (Pierre), « A Tours, entre les “Cent Jours” et la Saint Barthélemy, les protestants de la paroisse Saint-Pierre-du-Boile », Actes du XXVe colloque international d'études humanistes, “les Réformes, enracinement socio-culturel”, Tours, 1982 (1er au 13 juillet), éditions de la Maisnie, p. 73-94.

 

ARDOUIN-WEISS (Idelette), « Découverte d'un registre de baptêmes de l'Eglise réformée de l'Ile-Bouchard en Indre-et-Loire », Cahier du Centre de généalogie protestante, n°55, 1996 (3e trimestre), p. 118-120.

 

ARDOUIN-WEISS (Idelette), « Dépouillement du registre d'abjurations de la mission de Richelieu (Indre-et-Loire) », Cahier du Centre de généalogie protestante, n° 40, 1992 (4e trimestre), p. 211-217.

 

ARDOUIN-WEISS (Idelette), « Le temple et le cimetière des protestants de Bourgueil au XVIIe siècle », Bulletin de la Société de l'Histoire du Protestantisme Français, t. 152, 2006 (1er trimestre), p. 9-17.

 

ARDOUIN-WEISS (Idelette), « Ministres et fidèles de l'Eglise réformée de l'Ile-Bouchard et de son annexe Chinon aux XVIe et XVIIe siècles », Bulletin de la Société de l'Histoire du Protestantisme Français, t. 136, 1990 (2e trimestre), p. 161-189.

 

ARDOUIN-WEISS (Idelette), « L'exercice du culte réformé à Tours au milieu du XVIIe siècle », Bulletin de la Société de l'Histoire du Protestantisme Français, t. 154, 2008, p. 25-40.

 

ARDOUIN-WEISS (Idelette), ​​ « Les protestants en Chinonais. Trois siècles d'heurs et malheurs d'une communauté méconnue », Bulletin de la Société des Amis du Vieux Chinon, t. XI, n° 2, 2008, p. 119-124.

 

ARDOUIN-WEISS (Idelette), ​​ « La Révocation de l'Edit de Nantes à Preuilly-sur-Claise », Cahier du Centre de généalogie protestante, n° 105, 2009, p. 16-27.

 

BERAUDY (François), Les protestants en Touraine, DES, Tours, 1967, 196 p.

 

BERNARD (Myriam), La violence à Tours au temps des guerres de religion, 1559-1598, Mémoire de maîtrise d'histoire moderne, Université de Tours, 1990.

 

COUSSEAU (Vincent), La communauté protestante de Preuilly de la fin du XVIe siècle à la Révocation de l'Edit de Nantes (Structures sociales, démographie, parenté baptismale), Mémoire de maîtrise d'histoire moderne, Université de Tours, 1993, 221 p.

 

DUPIN de SAINT-ANDRE (Armand), Histoire du protestantisme en Touraine, Paris Fischbacher, 1885, 299 p.

 

GRANDMAISON (de, Charles Louis), Procès-verbal du pillage par les huguenots des reliques et joyaux de Saint-Martin de Tours en mai et juin 1562, Tours, Mame, 1863, 96 p.

 

LOUVET (clerc au greffe civil du siège présidial d’Angers), « Journal (extraits concernant l'émeute de 1621 à Tours) », Bulletin de la Société de l'Histoire du Protestantisme Français, 9e année, n° 9-10, 1860, p. 297 et ss.

 

MAILLARD (Brigitte), « Religion et démographie. Les protestants de Tours au XVIIe siècle » Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest, t.90, n° 4, 1983, p. 539-562.

 

PANNIER (Jacques), « L'Eglise réformée de Bourgueil, ses pasteurs, son temple au temps de la jeunesse de Moïse Amyrault », Bulletin de la Société de l'Histoire du Protestantisme Français, t. 74, 1925, p. 488-493.

 

ROCHER (Jean Nicolas), Les protestants de Tours dans la première moitié du XVIIe siècle d'après l'étude de testaments et d'inventaires après décès, Mémoire de maîtrise d'histoire moderne, Université de Tours, 1991, 227 p.

 

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