Les « mesnagiers » tourangeaux pour le repeuplement de Franchise (Arras), 1479-1483

David Rivaud

Chercheur associé, CESR (Tours)

Permalien : http://renumar.univ-tours.fr/publication/mesnagiers-tourangeaux-pour-le-repeuplement-de-franchise-arras-1479-1483/

 

 

Le repeuplement d’Arras (en 1479) par des ménages désignés et pris en charge par les villes du royaume, jusque dans le Languedoc, fut certainement le plus vaste et le plus lourd déplacement de population que le pays ait connu jusqu’alors (Jacques Heers).​​ S’il​​ s’avérera​​ par la suite un retentissant échec, plus de douze mille​​ personnes (trois milles familles, ou “mesnagiers”)​​ firent​​ l’objet d’une migration forcée sur ordre royal. La Touraine y prit sa part, avec, officiellement, la charge de procéder​​ à l’envoi de cinquante ménages1.​​ 

Prise en mars 1477,​​ la ville d’Arras fut d’abord vidée d’une partie de ses habitants qui décidèrent de s’exiler. Devant la menace (réelle ou fictive) de voir ses derniers habitants se livrer​​ à l’Empire, Louis XI décida en mai 1479 de faire vider totalement la ville et de la repeupler de bons et loyaux sujets. Pour cela,​​ il s’adressa aux bonnes villes du royaume. Un énorme dispositif administratif et financier se met alors en place pour exiger, choisir et enfin acheminer les contingents désignés. La célérité de l’opération est remarquable. En moins de cinq semaines (25 mai - début juillet 1479), les populations sont désignées, les premiers départs sont organisés et ont lieu vers la ville rebaptisée Franchise depuis le 4 juillet 1479.​​ 

La documentation tourangelle, particulièrement riche pour cette période, offre un grand nombre de pièces de procédures relatives à cet événement exceptionnel. Registres de comptes des deniers communs, registres particuliers concernant directement les ménages envoyés par la ville, pièces annexes et justificatives issues des commissaires royaux, procès-verbaux de délibérations... autant de documents qui permettent de saisir la globalité des sommes engagées par la ville et par la Touraine, comme aussi les procédures et les difficultés liées à cette mobilisation forcée.​​ 

Incité par Louis XI en personne alors en résidence au Plessis, officialisé par l’édit de Chateau-Landon du 25 mai 1479, le repeuplement se traduit à Tours par​​ l’établissement,​​ dès le 5 juin,​​ de la liste de quarante-trois premiers « mesnagiers » tourangeaux désignés pour partir. Ils sont quarante-sept​​ arrivés à Arras le 14 août avant que de nouvelles sollicitations ne soient faites à la ville en 1481. Jusqu’en 1483,​​ les comptes de la ville attestent l’engagement financier de la communauté pour le repeuplement d’Arras, sous l’ordre du roi.​​ 

 

Le coût et la prise en charge de l’envoi des ménages

 

Si l’on en croit le registre spécial de comptes produit par Victor Blondelet le receveur municipal, il s’agit de plus de 5 000 livres qui sont levées sur les habitants en 1480 pour pourvoir aux​​ frais de l’équipement des 50 « mesnagiers » envoyés à Arras2. ​​ Si l’on additionne les différentes sommes que laissent apparaître également les registres de comptes municipaux et les documents annexes pour les exercices des années suivantes, le total des dépenses peut sans doute encore être alourdi d’un millier de livres et témoigne d’une charge plus que conséquente qui a pesé pour la reconstruction d’Arras sur la ville de Tours. ​​ Cette contribution dépasse même largement les sommes régulièrement mobilisées par le roi au nom de sa fiscalité exceptionnelle sur ses bonnes villes depuis le début des années 1470, et alors que s’aggrave la pression fiscale3. En organisant une levée sur les habitants, le corps de ville règle les expédients financiers qu’il a dû trouver pour répondre dans l’urgence à la sollicitation royale, à savoir le recours à ses fonds propres et surtout à la mobilisation des métiers et marchands de la ville4.​​ 

Ces 5 000 livres correspondent à de multiples engagements que doit assurer la communauté urbaine, à commencer par le défraiement des ménages qui ont accepté de partir​​ pour​​ Arras.​​ 

Pour les artisans sur le départ, cette aide pécuniaire apportée par la ville résulte d’accords négociés entre le corps de ville, les élus représentants des métiers et les artisans eux-mêmes. Il est bien difficile de comprendre les termes de la négociation qui est assurément complexe, et faite aussi de recours individuels5, même si la composition du foyer et de l’unité de production entre clairement en compte. Chaque artisan sur le départ reçoit la paie de son mois (de travail) en fonction du nombre de personnes qui sont employées dans son atelier. S’y ajoutent des défraiements pour sa femme, les enfants, les serviteurs (voire les valets sans pour autant qu’il soit possible d’établir une distinction entre les deux). Eventuellement​​ est​​ compté l’emploi d’un cheval, voire est laissée une prime d’accouchement. Chaque métier,​​ par la suite,​​ accorde en son nom une somme variable, sans doute correspondante aux frais d’installation d’un atelier : d’une vingtaine de livres pour les tondeurs, tonneliers ou charrons, à plus de 92 livres pour les orfèvres, voire une centaine pour chaque chaussetier, soit bien plus que ce que recevront les « marchands ».​​ 

La mairie prend en charge également les divers frais annexes liés au transport des ménages, comme ceux de Jehan Bertran, le commis de la ville chargé d’assurer le voiturage de toute cette troupe (autour de 100 livres en 1479), ou encore les frais de négociation et de voyage du maire de Tours (Louis de La Mezière) qui s’est rendu pendant plus de quarante-deux jours à Vitry-en-Patoys vers le roi pour tenter d’obtenir un rabais des exigences royales.

Enfin, comme le stipule le commissaire du roi qui,​​ à Franchise,​​ reçoit les ex-tourangeaux, cette somme alimente surtout les forfaits qui sont payés aux nouveaux arrivants pour leur entretien pendant leurs deux premiers mois de séjour à Arras. Là,​​ les tarifs sont établis : 60 sous pour un chef de maison, 40 pour sa femme, 20 par enfant, et 20 autres pour chaque serviteur qui accompagne le ménage6. Quant aux marchands,​​ il leur est proposé un forfait de 200 livres à se partager.​​ 

Les années suivantes, les sommes sont moins conséquentes, mais relèvent toutes de la gestion des nouvelles demandes royales pour contribuer au repeuplement de Franchise7. Réception des maires et échevins de Franchise à Tours, envois d’ambassades ou de commissions, voire contrainte vis-à-vis des ménages qui,​​ dès 1480,​​ semblent de retour dans la cité tourangelle…

 

Les ménages et « gros »​​ marchands envoyés par la ville de Tours. La question du retour (1479-1481)

 

Dès le 5 juin 1479,​​ sont établis et présentés les noms de ceux qui doivent partir. Dans un premier temps,​​ cette​​ déportation​​ conséquente​​ de population​​ ne semble pas poser de problème. Les incitations financières apparaissent suffisantes et attractives.

Les trois « gros » marchands qui ont été désignés sont​​ Guillerme Brimart​​ (ou Brinard), Pierre Courtault et ​​ Etienne Anglemant. Si l’on ne sait à peu près rien du premier qui semble bien pourtant s’installer à Arras et y réside encore en 1482, le second est attesté comme marchand chaussetier à Tours au milieu des années​​ 1470 et pratique en particulier la vente de draps8. Il semble cependant ne jamais arriver à Arras. Le 14 août 1479, seuls les deux autres « gros » marchands tourangeaux ont rejoint la Picardie, et, grâce à une pièce comptable de 1482, il est possible d’établir que Courtault a été très vite remplacé par Philippot Cordon. Si l’activité de ce dernier n’est guère plus renseignée, avec Etienne Anglement, ils vont tous les deux tenir un rôle particulier. Dès août 1479, ils figurent avec un marchand d’Angers (Jean Follet) comme commis à recevoir les ménages envoyés à Arras, spécialement nommés par Estienne Benard, conseiller et maître d’hôtel du roi, et Guillaume de Feriray, aussi conseiller du roi, greffier de sa court de parlement et maire d’Angers9. Ainsi ce sont eux qui,​​ le 17 août 1479,​​ enregistrent les artisans tourangeaux alors bien arrivés à Arras et leurs distribuent les sommes prévues et supportées par la ville pour assurer leur installation. Il reste difficile d’établir les intentions de ces marchands. Sans doute voient-ils bien leur intérêt à établir de nouveaux comptoirs commerciaux dans la capitale​​ picarde. Anglement est à ce titre un cas bien intéressant. Mentionné comme facteur de Jean de Beaune, il ne représente assurément pas que ses propres intérêts. ​​ Il fait partie de cette compagnie commerciale qui n’en a pas vraiment le nom et qui se structure autour de Jean de Beaune et dans le sillage des Briçonnet depuis 1465. A côté de Jean et Guillaume de Beaune, de Jean Quétier (marchand qui suit le roi), Jean Briçonnet le jeune (qui assure les achats), Englement est au second plan, certes, assure des tâches techniques sans doute, mais fait partie de ceux qui sont pleinement identifiés à la Boutique de l’Argenterie, tiennent le monopole de celle-ci et étendent leurs ramifications commerciales dans l’entourage royal, voire participent aux grandes entreprises économique de la royauté. En 1479-1480 (à la veille du décès de Jean de Beaune),​​ ce groupe a véritablement pris toute son envergure, les plus anciens sont partis vers les hautes fonctions de finance et de​​ nouveaux arrivent comme marchands10. Le départ d’Englement vers Arras témoigne de cette vitalité affichée de ces grands marchands tourangeaux qui cherchent à ouvrir toutes les portes de l’activité économique, et en particulier celles que leur offre la politique royale.​​ 

Il est plus difficile de donner une certaine épaisseur sociale aux artisans envoyés à Arras, même si les actes notariés peuvent à l’occasion apporter quelques précisions. Si l’on en croit une requête faite dès mars 1480 par Jean Proust, boucher de Châteauneuf qui se prétend être le premier parti de la ville de Tours vers Arras, le mode de nomination aurait été l’élection, dans son métier au moins11. Sans doute les sommes proposées pour l’installation des artisans ont pu présenter un effet d’aubaine pour certains. Force est de constater cependant qu’il s’agit de ménages qui n’ont pas de solides reins financiers. Et que l’activité dans la capitale​​ picarde ne semble guère suffisante pour promettre un enrichissement rapide. La demande de Proust en témoigne : moins d’un an après son départ, il sollicite le corps de ville pour se voir rembourser le déplacement de son ménage et atelier, comme d’autres artisans l’auraient obtenu. Il apparaît donc très vite que la situation de ceux qui sont partis n’est pas très enviable.​​ 

Le constat que font les commissaires royaux, depuis Franchise, en juillet 1480 est même catastrophique12. Non seulement certains artisans tourangeaux semblent bien « povres et inutilz » et ne survivent que difficilement dans la capitale picarde, certains ayant même disparu, mais pire encore il apparaît que la nomination d’une bonne partie d’entre eux relève de pratiques frauduleuses et qu’ils ne sont même parfois que de simples valets alors qu’étaient attendus​​ des maîtres. Le détail qu’offrent les commissaires est éloquent : beaucoup n’ont pas d’outil de travail ; d’autres ne peuvent subvenir à leurs besoins ; certains « maistres » sont​​ si pauvres qu’ils deviennent ouvriers ; quelques-uns semblent avoir été choisis à Tours alors qu’ils n’étaient pas présents, ou simplement ouvriers… Et il ne s’agit en rien de quelques cas isolés. Les commissaires évoquent précisément (et nommément) quarante noms qui nécessitent au moins une aide quand ils​​ ne​​ sont pas partis ! Ils contraignent la ville de Tours et ses métiers​​ à​​ fournir de nouvelles sommes ou​​ à​​ trouver de nouveaux artisans jugés « souffisans » quand ils ne les désignent pas directement…​​ 

De nombreux indices montrent cependant que les tourangeaux​​ restent​​ très réticents​​ au départ. En août 1480, sans doute suite au constat précédent, des pourparlers ont lieu pour remplacer certains ménages qui ont disparu, les marchands tourangeaux refusant toujours de déménager13. A la fin de l’année, une dizaine d’artisans revenus à Tours sont même dénoncés et faits prisonniers sur ordre des gouverneurs de Franchise14. Encore en 1481,​​ ces derniers battent de nouveau le rappel15, le maire d’Arras vient en personne solliciter la ville16​​ avant qu’une nouvelle demande de six ménages ne soit formulée à la ville17​​ face à des défections​​ qu’il​​ semble difficile de​​ remplacer.

L’échec de l’opération royale de repeuplement est sinon retentissant,​​ du moins patent. Il explique assurément les clauses du traité d’Arras (1482), signé avec Maximilien, à savoir le retour de la population d’origine et la pacification de la ville.​​ 

 

Les corporations tourangelles vers 1480​​ 

 

A travers ce corpus de documents, il est également possible de déterminer des éléments de structuration des métiers tourangeaux. La liste des métiers est établie à l’occasion de la cotisation générale de la ville18. Elle est d’autant plus précieuse que la documentation sur l’organisation des corporations tourangelles est particulièrement rare et leur connaissance demande d’importants dépouillements19. A Tours, les métiers ne sont pas associés aux institutions municipales20​​ et celles-ci n’ont aucun regard sur leur fonctionnement quotidien. La période 1460-1490 marque cependant, à Tours comme dans beaucoup d’autres villes, la mise en statut des corps professionnels. Voulue par Louis XI21, cette profonde mutation de l’organisation économique pose la question de savoir s’il s’agit d’une solution protectionniste face à l’émergence d’une concurrence déloyale ou au contraire s’il s’agit de normer un cadre social et productif pour assurer un plus grand développement encore.​​ 

Si la documentation ne permet pas de répondre à ces questions, la liste de 1479,​​ révèle trente-cinq professions reconnues officiellement comme les métiers de la ville22. Tout laisse supposer qu’il s’agit des métiers jurés, organisés en corporation, avec des statuts, et avec de fait la capacité reconnue de lever des fonds. Ils sont​​ clairement distingués des marchands et cotisent séparément pour l’envoi des ménages tourangeaux. Si l’on considère avec B. Chevalier qu’en 1444 il n’y avait que deux métiers jurés à Tours23, force est de constater que l’accroissement de ces structures d’encadrement de la production a été​​ fulgurant24.​​ 

Cette liste permet de connaître les activités qui peuvent être considérées comme au cœur de l’économie tourangelle vers 1480. Peut-être faut-il évoquer tout d’abord ceux qui n’apparaissent pas : les métiers de la soie, installés sans doute trop récemment encore (à partir de 1470) et qui se limitent à quelques ateliers et qui n’auront une jurande qu’en 1498 ; les métiers d’art, certainement pas assez étoffés non plus pour constituer un réel groupe, mais pourtant bien attestés et avec certains ateliers à la réputation bien établie. Plus étrange est l’absence de tailleurs (à moins qu’ils s’inscrivent dans le métier des couturiers). Moins étonnante en revanche, l’absence des drapiers et des teinturiers, dont l’implantation en 1461-1462 a été un véritable échec25​​ et dont la ville en 1481 prétend ne décompter aucun représentant26. Parmi les métiers de l’alimentation les poissonniers sont eux aussi absents, bien que l’activité soit présente en ville (à Châteauneuf). Aucune communauté reconnue n’est liée​​ au travail agricole ce qui démontre​​ le​​ caractère citadin très marqué de la ville de Tours. On sait par ailleurs que les notaires, dont la communauté est fournie et attestée depuis le milieu du​​ XIVe siècle, et qui dépasse la vingtaine de membres à Tours, n’adopteront des statuts qu’en 151227.​​ 

Dans cette liste de 1479, dominent largement les métiers traditionnels du textile et du cuir, puis de l’alimentation et enfin de la construction. Si cette ventilation de l’artisanat urbain tourangeau peut apparaitre traditionnelle et ressemble beaucoup à ce que l’on peut trouver à Lyon par exemple28, elle conforte la fonction de Tours comme une ville-marché, un centre de transformation et d’approvisionnement et qui connait depuis le second quart du XVe​​ siècle un essor assez important de son bâti29.

Tableau​​ :​​ part de chaque métier dans la cotisation générale pour le repeuplement​​ d’Arras.

 

Catégories

Métier

Cotisation

% de la cotisation générale

Métiers de l’alimentation

boulangers

bouchers (Chât.)

bouchers (autres)

rôtisseurs

patissiers

200 l. 5 s. 3 d.

67 l. 18 s. 9 d.

68 l. 18 s. 10 d.​​ 

10 l. 12 s. 11 d.​​ 

39 l. 3 s. 4 d.​​ 

11,14  ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​​​ 21,5​​ 

3,8

3,8

0,55

2,17​​ 

Métiers de la construction (et du bois)

menuisiers

maçons

couvreurs (2)

 

tonneliers

charpentiers

Serruriers

36 l. 10 s.​​ 

37 l. 16 s. 5 d.

30 l. 19 s. 6 d.​​ 

16 l. 1 s. 6 d.

28 l. 6 s. 6 d.​​ 

27 l. 18 s.​​ 

86 l. 17 s 2 d.

2  ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​​​ 13,7

2,06

2,61

 

1,55

1,50

4,8

Métiers des armes

brigandiniers

fourbisseurs

40 l.​​ 

17 l. 18 s. 10 d.

2,22  ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​​​ 3,1

0,94

Métiers de la santé

barbiers

35 l. 16 s. 3 d.

1,94

Métiers du textile, de l’habillement et du cuir

cordonniers

chaussetiers

tisserands

chapeliers

tanneurs

pelletiers

tondeurs

selliers

boursiers et gantiers

brodeurs

couturiers

109 l. 5 d.

210 l. 5 d.

26 l. 14 s. 9 d.

31 l. 18 s. 4 d.​​ 

78 l. 3 s. 4 d.​​ 

86 l. 18 s.​​ 

33 l. 6 s. 3 d.​​ 

83 l. 17 s.​​ 

 ​​ ​​ ​​ ​​ ​​​​ 106 s. 6 d.​​ 

31 l.

83 l. 17 s. 6 d.​​ 

6,07  ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​​​ 43,2

11,69

1,44

1,72

4,35

4,79

1,83

4,62

0,29

1,70

4,63

Métiers de la quincaillerie​​ 

cloutiers

aiguilletiers

pintiers

éperonniers

Poisliers

6 l. 2 s. 6 d.

50 l.

10 l. 15 s.

29 l. 18 s. 1 d.

20 l.

0,33  ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​​​ 6,39

2,78

0,55

1,62

1,11

Métiers du transport

charrons

maréchaux

12 l. 7 s. 2 d.

50 l. 18 s. 10 d.​​ 

0,66  ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​ ​​​​ 3,5

2,78

Métiers de l'hôtellerie

hôteliers

74 l. 17 s.

4,12

Metiers d’art

orfèvres

86 l. 17 s. 2 d.​​ 

4,80

 

Graphique n° 1​​ :​​ Répartition des métiers en fonction du montant de leur cotisation

A eux seuls, les métiers fournissent une avance de plus de 1795 livres30, soit à peu près 30 % de la totalité des sommes engagées par les différentes institutions tourangelles pour ​​ le repeuplement d’Arras. Le détail par métier peut donner une idée de l’importance de leur activité respective, peut-être aussi du poids numérique de chaque groupe professionnel, en tout cas il est le reflet d’un ratio entre l’activité économique (soit d’une certaine manière le marché urbain) et le​​ poids humain de la corporation. Si l’importance de la corporation des boulangers ou des deux corporations de bouchers n’est pas pour surprendre dans une ville qui doit déjà avoir autour de 10 000 habitants, celle des chaussetiers est sans doute plus révélatrice d’une certaine spécialisation urbaine. Plus largement,​​ on le voit, l’ensemble des métiers de l’habillement, du textile et du cuir occupent une place prépondérante, prennent en charge près de 44 % de la cotisation de tous les métiers ce qui laisse penser à une activité intense. Avec les chaussetiers, peut-on penser à une forme de développement proto-industriel ? Rien de moins sûr, même si l’importance des sommes qui sont données à chaque ménage envoyé à Arras montre qu’ils constituent un métier dont l’installation nécessite un capital non négligeable et qui semble solidement établi. Sans doute l’activité cache-t-elle une partie de celle liée à la draperie ou à la revente de drap. Le fait surprend d’autant plus que l’on​​ dispose​​ par ailleurs​​ de​​ peu d’éléments de connaissance sur cette catégorie socio-professionnelle31​​ .​​ 

Graphique 2​​ :​​ Ventilation des catégories de métier en fonction de leur participation à la cotisation.​​ 

La lecture de ce tableau permet aussi de dégager d’autres points forts de l’activité tourangelle. On peut penser par exemple au secteur de l’armement, installé en grande pompe et avec d’importants moyens sur la volonté de Louis XI, celui-ci allant chercher directement les maîtres en Italie du nord. Incontestablement,​​ la production tourangelle est importante, de qualité et spécialisée dans la confection de harnois individuels. Dans la liste de 1479, ces métiers se regroupent dans deux corporations, celles des brigandiniers et des fourbisseurs. Elles témoignent surtout d’une ville à l’activité économique dopée par l’installation de la cour royale, même si elles cotisent à des taux assez bas ce qui peut apparaître en contradiction avec ce que l’on en sait : une production tourangelle de qualité, destinée aux grands dignitaires du royaume. Sans doute faut-il ici considérer que beaucoup de ces artisans qui assurent la renommée de ce qui est bien une proto-industrie tourangelle sont des ouvriers attachés au service du roi, en dehors du marché proprement urbain en quelque sorte, et forment un groupe socio-économique peut-être à part des institutions de production traditionnelles32.​​ 

Assurément il s’agit ici d’une des limites de ce document : ne pas véritablement refléter l’activité économique liée directement à la cour et à son service, ne pas cerner l’emboitement ou la séparation des marchés, même​​ s’il​​ ne faut pas considérer, et de loin, toutes ces catégories professionnelles comme des milieux totalement étanches. D’autant plus que Tours est une plaque​​ tournante​​ en cette fin du XVe​​ siècle pour les grands marchands qui, au service de l’Argenterie, alimentent et dynamisent l’activité économique, à la rencontre de plusieurs milieux (royaux, princiers, et locaux) et de plusieurs marchés (parisien, breton, ou encore berruyer et lyonnais).

​​ 

D. Rivaud,​​ 

CESR (Tours)

 

 

1

​​ L’Orléanais dut prendre en charge soixante-dix ménages et l’Anjou une trentaine.​​ 

2

​​ Tours, Archives municipales, EE 3. Compte partiel et incomplet, certainement de 1480, qui présente un état des recettes et dont il ne reste que quelques feuillets (les premiers et les derniers).

3

​​ Pour une vision globale de cette fiscalité à Tours, voir D. Rivaud,​​ Les villes et le roi. Les municipalités de Bourges, Poitiers et Tours et l’émergence de l’Etat moderne (v. 1440- v. 1560), Rennes, PUR, 2007, p. 120-137.​​ 

4

​​ Les métiers fournissent plus de 1700 livres, selon un document qui en présente un état précis. Il est difficile de savoir​​ s’il​​ s’agit d’une somme avancée ou des deniers donnés directement, au nom de chaque métier, aux artisans qui partent. Les « grands » marchands de la ville doivent également prendre en charge une partie des frais. Cependant,​​ leur participation fiscale est difficile à saisir. Selon le compte des métiers, leur cotisation aurait dû​​ se monter à 500 livres, ​​ somme qui aurait dû être rabattue au tiers, ce qui ne correspond pas non plus à la cotisation fiscale qui leur est finalement attribuée (Tours,​​ Archives municipales, EE 3, sans date).

5

​​ On le voit dans le compte de 1479 autour du cas de Jehan Proust, boucher de Châteauneuf qui négocie de pied ferme pour obtenir certains défraiements supplémentaires (Tours, Archives municipales, CC reg. 44, f° 80).

7

​​ En 1481, l’envoi de six ménages supplémentaires est réclamée (Tours, Archives municipales, EE 3, 9 septembre 1481).

8

​​ Selon une reconnaissance de dette en sa faveur passée devant le notaire Vincent Portays, en date du premier janvier 1474 (n. s.) (Tours, Archives Départementales d’Indre-et-Loire, étude Vincent Portays, acte du 13 janvier 1470 (n.s.)).

10

​​ Pour une histoire de cette vie des grands marchands tourangeaux voir B. Chevalier,​​ La ville de Tours et la société tourangelle 1356-1520, Paris, 1974, Service de reproduction des thèses de Lille III, vol. I, p. 272-324.​​ 

13

​​ Des marchands semblent alors privilégiés pour remplacer des « ménagiers » (Tours, Archives municipales, CC reg. 44, f° 83 v°).

17

​​ Le corps de ville, incontestablement dans la difficulté, passe alors un étrange accord avec Etienne Heurcin, bourgeois, échevin et marchand de Franchise afin de trouver et fournir pour et au nom de la ladite ville de Tours de cinq ménages (Tours, Archives municipales, EE 3, acte du 9 septembre 1481).

19

​​ B. Chevalier (op. cit., p. 380-396) a tenté de faire le point sur l’activité économique à Tours à la fin du XVe​​ siècle. Ses dépouillements, dans les Archives municipales, aux Archives nationales, voire dans certains dossiers de la Bibliothèque nationale de France, montrent combien il est difficile de réunir la documentation pour avoir un état clair de l’organisation professionnelle.​​ 

20

​​ En effet, depuis 1356-1357, et à l’exception d’un Conseil de ville tenu en 1424 qui associa vingt-quatre des métiers à des représentants urbains, les métiers ne sont pas associés à la prise de décision délibérative dans la ville. Ils n’apparaissent pas dans les nouveaux statuts municipaux de 1462, ni d’ailleurs dans l’ordre politique qui prévaut avant la création de la nouvelle commune (voir B. Chevalier,​​ op. cit., p. 91).​​ 

21

​​ A Tours par exemple, Louis XI indique lorsqu’il donne des statuts communaux à la ville de Tours en 1462 que tous les métiers doivent se constituer en jurande.​​ 

22

​​ B. Chevalier a relevé lui, notamment à travers les sources parisiennes, vingt-huit métiers jurés à la fin du XVe​​ siècle (B. Chevalier, op. cit., p. 380). Cette présente liste semble donc bien plus complète pour estimer la réalité des métiers jurés tourangeaux.​​ 

23

​​ B. Chevalier,​​ ibidem​​ p. 280.​​ 

24

​​ Auguste Chauvigné (Histoire des corporations d’art et métiers de Touraine, Tours, 1883) apporte quelques précisions sur les périodes antérieures, sans citer cependant ses sources. Il évoque notamment un document de 1356 qui ferait état de 22 corporations. Il fait allusion également à un acte de 1408 établissant sans doute les privilèges des barbiers, un autre de 1462 sur l’établissement de brodeurs​​ (op. cit., p. 12). Il établit aussi que les orfèvres ont des statuts des 1413, les cordiers en 1442, les chaussetiers en 1447, les merciers des 1448, les tailleurs en 1451, les tondeurs de draps et les bourreliers en 1468, les boulangers en 1462, les « poisliers » en 1470, les charpentiers, menuisiers, serruriers en 1472, les tanneurs en 1480 puis les tisserands en 1481, les corroyeurs en 1487, ou encore les bouchers en 1491. Certaines de ces dates ne semblent pas cohérentes face aux documents relatifs aux « mesnagiers » ​​ d’Arras.​​ 

25

​​ B. Chevalier,​​ op. cit., p. 259.

26

​​ C’est du moins ce que répondent en septembre 1481 les échevins au commissaire du roi lorsqu’une nouvelle demande royale est formulée et que la ville doit trouver de nouveaux artisans (Tours, Archives municipales, EE 3, acte du 9 septembre 1481).

27

​​ Ludovic Langlois,​​ La communauté des notaires de tours de 1512 à 1791, pp. 1 à 39. Il faut noter cependant que certains notaires de la ville sont mentionnés comme notaires jurés avant cette date,​​ ce qui laisse penser que la communauté​​ possède une forme d’organisation.​​ 

28

​​ Cf.​​ Richard GASCON,​​ Grand commerce et vie urbaine au XVIe​​ siècle. Lyon et ses marchands (environs de 1520-environs de 1580), Paris et La Haye, Mouton, 1971, 2 vol. in-8°, 1000 pages. (École pratique des hautes études, VIe​​ section. Centre de recherches historiques. Civilisations et sociétés, 22).

29

​​ Pour une présentation rapide du cadre topographique de la ville et de son évolution dans la seconde moitié du XVe​​ siècle, voir D. Rivaud, « Tours 1500, aspects topographiques », dans​​ Art et société à Tours au début de la Renaissance, sous dir. M. Boudon-Machuel et P. Charron, Brepols, 2017, p. 16-26.

30

​​ Les marchands semblent eux devoir avancer 500 l. t.. Cette somme leur est rabattue à 160 livres en raison de sommes qu’ils auraient directement données aux marchands envoyés à Arras (Tours, Archives municipales, CC reg. 43, fin du f° 97 v°).

31

​​ Cependant une simple recherche dans les fonds notariés (voir​​ De minute et minute 2.0) fait apparaitre plus d’une centaine d’occurrences sur cette​​ activité à Tours entre 1460 et 1560, soit certainement une des plus hautes parmi tous les métiers.​​ 

32

​​ Ce qui ne préjuge pas pour autant du fait qu’ils soient intégrés à la société tourangelle et dans les réseaux économiques de la cité. Situation que tend à montrer E. Reppel dans « Les armuriers à Tours de 1480 à 1520 », dans​​ Art et société à Tours au début de la Renaissance, s.d. M.Boudon-Machuel et P. Charron, Brepols, 2017, p. 185-194.​​ 

 

Les « mesnagiers » tourangeaux pour le repeuplement de Franchise (Arras), 1479-1483