La peste à Bourges en 1582

Benoît Quatre

Doctorant en Histoire (CESR). 

Permalien : http://renumar.univ-tours.fr/publication/la-peste-a-bourges-en-1582/
Archives municipales de Bourges — GG 703.

 

 

Les archives municipales de Bourges conservent sous la cote GG 703 un certain nombre de documents relatifs aux pestes berruyères du XVIe siècle, et notamment une véritable liste des 2 829 morts de peste à Bourges EN 1582.


Cette liste est contenue dans un cahier de 44 feuillets, dont les deux premières et les deux dernières pages sont laissées blanches et constituent une sorte de couverture. À part un paragraphe indiquant le contenu du document, chaque page est composée d’une liste de chiffres (sur la gauche) et de noms de famille (sur la droite). Aucune indication nest fournie sur lauteur de cette liste.

Celle-ci est construite par paroisse et non par quartier, comme cest le cas traditionnellement pour les rôles d’impôt de cette ville1, même si lordre de présentation des paroisses suit à peu près la géographie des quatre quartiers établis. Dans certaines paroisses sont individualisés les faubourgs comme celui du « Bas Charlet » (paroisse Saint-Sulpice), le village d’« Asnières » (paroisse Saint-Privé) et le « bourg Saint-Sulpice » pour la paroisse Saint-Médard. Les chiffres présentés à gauche quantifient le nombre de morts lors de l’épidémie de l’année 1582 dans chaque famille. À la fin de chaque paroisse (ou de chaque subdivision de paroisse) et à la fin de la liste, une addition des morts est donnée en chiffre romain. La désignation des morts, à droite, dans les familles, est principalement indiquée par rapport au chef de famille, c’est-à-dire « la femme de , le frère de , les enfants de ... ». L’âge des morts est souvent inscrit, surtout pour les enfants. Le métier du chef de famille est rarement renseigné.


L’intérêt de ce document est évident car il permet l’étude démographique de l’épidémie de peste de 1582. Le fait quil concerne toute la ville est unique pour lhistoire épidémique et démographique de Bourges (on retrouve quelques documents pour des quartiers lors de la peste de 1628). Il est donc possible d’étudier les ravages de la peste à l’échelle de la ville (2 829 morts), mais aussi à l’échelle des quartiers par addition des morts des paroisses (par exemple 552 morts à la paroisse Saint-Pierre-le-Guillard et 956 pour le quartier dAuron). Les renseignements sur quelques faubourgs et la comparaison avec les patronymes contenus dans un rôle d’impôt de 1579 permettent un dénombrement selon dautres critères géographiques à savoir le faubourg et lintra-muros, et dans les murs de distinguer la mortalité des quartiers situés entre les murs médiévaux et lenceinte gallo-romains dune part et le quartier entouré par lenceinte gallo-romaine (l’hyper-centre) d’autre part, où il existe une forte différenciation sociale (le centre de la ville est peuplé d’une population plus aisée). Ainsi on ne meurt pas plus de la peste lorsquon vit dans les faubourgs, en revanche on est beaucoup plus protégé lorsque lon est originaire de lhyper-centre (environ 11 % de la population de Bourges, mais seulement 6,8 % des morts).

L’étude de la mortalité peut également porter sur l’âge des individus ou encore leur genre. On saperçoit dune part que la mortalité se répartit assez équitablement entre les adultes (les plus de 20 ans) et les enfants (les moins de 20 ans), mais on constate que la plus forte mortalité concerne la classe d’âge des 5-10 ans. Dautre part, en règle générale, les individus de sexe féminin résistent un peu moins à la peste que les mâles. Cependant, les femmes adultes résistent beaucoup plus que leurs congénères masculins, alors que les filles (les femmes de moins de 20 ans) sont largement plus victimes que les garçons de la peste. En affinant par âge, les différences sexuelles sont encore plus marquées : dans les faits, les filles sont beaucoup plus victimes que les garçons de la peste jusqu’à 14 ans, ensuite la mortalité se retourne à l’adolescence et à l’âge adulte en la défaveur des hommes. Enfin, il est possible de croiser les résultats par sexe, par âge et par critères géographiques (qui est comme on la vu aussi un critère social). Ainsi, ce sont les petits garçons des paroisses riches qui sont le moins touchés par la peste et semblent les plus protégés. En revanche, les femmes adultes des quartiers riches sont très touchées, ce qui peut paraître étonnant, mais qui sexplique par le faible pourcentage de population quelles représentent.


Ce document apporte donc des renseignements nombreux et précieux sur la sociologie urbaine à la fin du XVIe siècle. Il faut cependant signaler un certain nombre de limites pour son étude. Des limites intrinsèques relèvent de difficultés paléographiques, problème toujours délicat en ce qui concerne lexact établissement des noms de famille. Il faut signaler aussi un certain nombre derreurs dans le chiffrage des morts. Ainsi dès la première ligne, le scribe met le nombre de 4 alors quil y a, de fait, dans la famille concernée, 5 morts. Plusieurs erreurs daddition peuvent être identifiées sans quelles n’enlèvent rien aux ordres de grandeur des morts. La peste a fait 2 800 morts environ2. Enfin, ce document ne donne pas le nombre de morts de la peste de 1582, mais le nombre des gens qui sont morts de la peste à leur domicile. En effet, ne semblent pas décomptés ceux qui sont décédés à la maison des pestiférés, pour laquelle aucune liste n’a été conservée3. Pour lanalyse chiffrée, un certain nombre de questions méthodologiques restent également en suspens : les personnes indiquées dans cette liste sont-elles bien mortes de la peste ou a-t-on cumulé tous les morts de 1582 ? La question de la surmortalité des enfants (ou des groupes genrés) doit être corrélée à la délicate question de la pyramide des âges et des classes d’âges.


Ainsi ce document sur la mortalité de la peste est assez exceptionnel, si lon sait passer au-delà des pièges quil pose. Il donne des renseignements précis et assez rares lors d'une épidémie de peste sur le nombre, mais aussi sur le sexe, l’âge et lorigine géographique (et donc sociale) des décédés4.

Benoît Quatre

 

 

1 Un de ces registre est édité dans la Base RENUMAR-De minute en minute 2.0 : accès au document.

2 Les décomptes laissent apparaître exactement 2 829 morts, le scribe en mentionne 2 819, mais il aurait dû trouver 2 796 s’il navait pas fait derreurs dans ses additions !

3 On peut proposer tout de même 3 500 morts pour la peste de 1582 à Bourges.

4 Pour une étude plus exhaustive de ce document et de cet événement, mais aussi sur les autres épisodes de peste berruyers, voir B. Quatre, « Temporalités de la peste à Bourges » et « La mortalité de la peste à Bourges », à paraître dans les Cahiers dArchéologie et dHistoire du Berry.


 

 

 

 

La peste à Bourges en 1582