Une collection de livres en français à lire, à copier, à emprunter et probablement à vendre, à Tours vers 1500

Margriet Hoogvliet

Postdoctoral Researcher
« Cities of Readers: Religious Literacies in the Long Fifteenth Century » (2015-2020), University of Groningen.

Permalien : http://renumar.univ-tours.fr/publication/une-collection-de-livres-en-francais-a-lire-a-copier-a-emprunter-et-probablement-a-vendre-a-tours-vers-1500/

En 1868, le médecin et historien Achille Chéreau publia une édition et étude d’un document médiéval vraiment exceptionnel : une liste manuscrite énumérant plus de 267 titres d’une collection de livres en français, manuscrits et imprimés, présents dans la ville de Tours et datant selon lui de la deuxième moitié du XVe siècle.1 Selon Chéreau cette liste serait « le catalogue d’une maison de librairie tenant boutique à Tours » ; le libraire en question « était probablement le propre copiste des manuscrits qu’il mettait en vente » parce que les ouvrages dateraient à peu près tous de la seconde moitié du XVe siècle ou auraient été encore populaires à cette époque.2 L’en-tête de l’inventaire contient également une indication géographique : « a Tours devant l’ostel monseigneur de Dunois ». Chéreau conclut à juste titre qu’il s’agit de l’hôtel de Dunois, situé dans la Grand Rue (maintenant la rue Colbert), près de l’abbaye Saint-Julien, au coin de la rue Neuve (maintenant la rue Jules Favre).3 « Monseigneur de Dunois » serait selon Chéreau « François, Ier du nom, comte de Dunois, de Longueville, de Tancarville, gouverneur du Dauphiné, grand chambellan de France, fils du bâtard d’Orléans, [...] mort le 25 novembre 1491 ».4 L’année 1491 serait alors la date ante quem de l’inventaire.

La recherche historique et littéraire a presque unanimement repris les conclusions de Chéreau selon laquelle il s’agit de l’inventaire de la boutique d’un marchand-libraire, tandis que Graham Runnalls, qui a réédité le texte de l’inventaire dans un article publié en 1984, a même tenté d’identifier le libraire en question à Tours, selon lui le libraire Jean Sassin ou Sessin, qui aurait été dépositaire de l’imprimeur parisien Antoine Vérard à Tours.5 Dans son étude sur l’imprimeur Antoine Vérard, Mary Beth Winn a proposé d’identifier le libraire tourangeau comme étant Thibaud Bredin, dont on sait qu’il avait conclu plusieurs contrats d’achat et de vente avec Vérard entre 1505 et 1509.6 Tout ceci fut rejeté par Colette Carton dans un article publié en 1993, où elle remarquait à juste titre que la conclusion selon laquelle ce serait l’inventaire des livres d’un libraire n’est étayée par aucune documentation : « Suggéré par l’adresse, car absolument rien d’autre ne le justifie. Pure supposition de l’auteur [Chéreau] qui n’y apporte aucune preuve. Les feuilles coupées ne laissent voir ni quantités d’ouvrages, ni évaluation ».7 Carton propose une hypothèse toute différente : la liste serait l’inventaire des livres confisqués en 1527 à Jacques de Beaune, baron de Semblançay et propriétaire de l’hôtel de Beaune-Semblançay, dont l’hôtel de Dunois faisait partie depuis 1518. L’ensemble des 267 livres serait donc une bibliothèque nobiliaire et privée.

Grâce à l’établissement récent de bases en ligne rassemblant de grandes quantités de données concernant la littérature française du Moyen Âge, ainsi que des références à presque tous les témoins matériels sous forme de manuscrits et d’incunables, il a été possible de trouver plus d’information concernant les titres mentionnés dans l’inventaire que dans le passé. Il s’agit tout d’abord de l’incontournable base en ligne Jonas de l’IRHT (http://jonas.irht.cnrs.fr) qui contient des notices sur à peu près tous les manuscrits médiévaux connus reproduisant des textes littéraires en français médiéval et leurs variantes. Des informations bibliographiques complémentaires peuvent être trouvées sur le site des Archives de littérature du Moyen Âge – Arlima (http://www.arlima.net). Pour ce qui est des éditions imprimées, le moteur de recherche le plus important est « the Incunabula Short Title Catalogue (ISTC) » (http://istc.bl.uk) géré par la British Library, qui contient des références à tous les incunables connus, ainsi que « the Universal Short Title Catalogue (USTC) » (https://www.ustc.ac.uk), le fruit des projets de recherche dans le domaine des imprimés des XVIe et XVIIe siècles, menés par Andrew Pettegree et le St Andrews Book Group.

Voilà pourquoi dans ce commentaire et étude nous proposons de réévaluer l’inventaire de livres en français se trouvant à Tours afin de pouvoir établir des hypothèses plus fiables concernant la nature de la collection de livres, la datation de l’inventaire, le propriétaire historique et le ou les usagers. Pour ce faire, nous étudierons d’abord l’inventaire sous tous les aspects possibles : la matérialité du document historique, les caractéristiques des textes inventoriés, la datation des ouvrages et des éditions imprimées, ainsi que les particularités de la description des livres dans le catalogue, en comparaison également avec d’autres inventaires et catalogues de livres datant de la même époque.

Les données nouvelles ainsi obtenues et notre nouvelle identification de quelques textes mentionnés dans l’inventaire nous permettront en deuxième instance de réévaluer de plus près les raisonnements de Chéreau, Runnalls, Winn et Carton. Enfin nous proposerons une nouvelle datation (peu après 1494) et une nouvelle interprétation de l’inventaire : une collection de livres en français à lire, à copier, à emprunter et probablement à vendre par un marchand-libraire, présente au cœur de la vie urbaine de Tours à la fin du XVe siècle.

 

 

Étude de l’inventaire des « livres en francois escripts a la main a Tours »

 

L’inventaire édité par Chéreau fait état d’une collection impressionnante de livres en français présents dans la ville de Tours. L’ensemble englobait 267 titres, ce qui est déjà remarquable pour la fin du Moyen Âge, mais ce n’est pas tout, car il y a plusieurs indications confirmant la présence d’encore davantage de livres. Par conséquent, la collection devait comprendre encore de nombreux autres livres non spécifiés dans l’inventaire. Pour donner une impression des dimensions de cet ensemble de livres en français : en tenant compte d’environ 2 cm d’épaisseur par volume en moyenne, l’inventaire correspond à 5,43 mètres de livres.

Cet inventaire des « livres en francois escripts a la main a Tours devant l’ostel monseigneur de Dunois » se trouve sur les folios 78 recto au 82 verso du manuscrit français 2912 de la Bibliothèque nationale de France (BnF). Dans le catalogue de la BnF ce volume est décrit comme un « recueil de lettres et de pièces originales, et de copies de pièces (XVe-XVIe siècles) ».

Les particularités matérielles du document collé dans le recueil français 2912 sont les suivantes : les caractéristiques paléographiques de l’inventaire suggèrent une datation autour de 1500, éventuellement au début du XVIe siècle.8 Il s’agit de cinq petits fragments de papier qui ont été découpés d’un document plus grand. Ensuite ces fragments ont été collés dans un album de collectionneurs. Comme l’inventaire a été noté sur les rectos et versos des feuilles de papier, les fragments ont été collés dans un cadre de papier pour qu’on puisse en lire les deux côtés. L’ordre de l’inventaire n’a pas été changé, ce qui indique que les feuillets du document original ont dû avoir été pliés dans le sens de la longueur. Du fait de ce découpage, toute information sur le contexte historique de l’inventaire manque entièrement.9 La reliure du recueil date du XVIIe siècle et porte les armes de Philippe, comte de Béthune (1565-1649) et de son fils Hippolyte (1603-1665).10 Père et fils furent de grands collectionneurs de documents anciens et le recueil fit partie d’un ensemble de pièces originales beaucoup plus vaste. Avant sa mort en 1665 Hippolyte fit donation de cette précieuse collection au roi de France, Louis XIV.

Les autres documents historiques (des originaux, mais aussi des copies) collés au XVIIe siècle dans l’album français 2912 datent dans leur grande majorité du XVe siècle.11 L’ensemble présente une certaine logique de collection et de présentation, puisque ce sont avant tout des documents qui ont un rapport avec le roi Louis XI, notamment des documents qui ont à voir avec les émeutes ayant eu lieu à Bourges en 1474.12 Ce sont surtout les lettres signées par le roi lui-même qui auraient été des objets de convoitise pour ces deux collectionneurs.

Vers la fin de l’album, l’ordonnance de la collection devient plus aléatoire, ce qui est probablement dû des ajouts plus tardifs. Ainsi, il n’y a pas de lien apparent entre l’inventaire des livres présents à Tours et les documents qui le précèdent et qui le suivent :

 

Au folio 69 recto :

« Memoire à mon tres honoré seigneur monseigneur Du Bouchage ». Le document n’est pas signé, ni daté. L’auteur, un échevin de Bourges écrit qu’il ne peut pas accepter sa nomination à la lieutenance du Berry. Monsieur du Bouchage est Imbert de Batarnay (v. 1438-1523), chambellan et conseiller des rois de France Louis XI, Charles VIII, Louis XII et François Ier. Les quatre premières lettres de l’album sont d’ailleurs des lettres adressées au seigneur du Bouchage signées par Louis XI lui-même.

 

Aux folios 74 recto jusqu’à 75 recto :

Copie d’un arrêt en latin émanant de Louis XI contre le comte d’Armagnac, concernant les communs de Conques et Sauveterre, signé au parlement de Toulouse en décembre 1466. Il y a encore d’autres documents dans l’album qui ont à voir avec Jean V, comte d’Armagnac (1420-1473), qui est connu pour s’être révolté contre le roi Louis XI.

 

Les folios suivants (75 verso jusqu’au 77 verso) sont vides. Les collectionneurs ont probablement laissé de l’espace afin de pouvoir insérer encore d’autres documents.

 

L’inventaire des livres en français présents à Tours se trouve aux folios 78 recto jusqu’au 82 verso (5 feuillets, le verso du folio 82 est blanc).

 

Le folio 83 est vide.

 

Au folio 84 recto (le verso est vide) :

Lettre d’Antoinette de Contay à « monsieur Du Bouchaige », « escript à Aire, ce xje jour d’aoust » dans laquelle elle demande au seigneur du Bouchage de prier le roi de lui donner du soutien financier parce qu’elle et son mari, le seigneur de Gapennes, ont perdu tous leurs biens (« meubles, bagues et habillements ») après la prise d’Aire-sur-la-Lys par Louis XI en 1482.

 

Au folio 85 recto (le verso est vide) :

Une lettre écrite par du Bouchage à Louis XI, « Escript a Saint Quentin, le Xme jour de septembre » sans indication d’année, concernant un conflit entre le premier et Henry de Pompignac au sujet de terres situées près de Castres.

 

Aux folios 86 recto jusqu’au 87 verso : 

Document non daté et sans signature, commençant par : « Memoire a monseigneur des choses qui s’ensuivent. Primus, le roy a donne a mondit seigneur les communs de Conques et Sauveterre ». Néanmoins un conflit subsiste entre « monseigneur » et « l’admiral » au sujet du droit de perception des cens (« la paix ») de Naucelle, appartenant à la baronnie de Landorre. L’amiral de France en question est sans doute Louis de Bourbon-Roussillon (1450-1487), baron de Landorre.

 

Les huit derniers feuillets du recueil sont blancs.

 

Le thème commun réunissant presque tous les documents de l’album est le roi Louis XI et dans un moindre mesure son chambellan du Bouchage. Ce contexte documentaire de l’album montre que les collectionneurs Philippe et Hippolyte de Béthune n’ont certainement pas songé à inclure parmi ces documents émanant de rois et d’autres personnages de haut rang un document écrit par un bourgeois et marchand-libraire de Tours. Il semble par contre que Philippe et Hippolyte de Béthune aient considéré la liste des livres de Tours comme un inventaire de l’époque de Louis XI, peut-être même pour un inventaire des livres de ce roi lui-même qui résidait à Tours.13 Il est possible que les collectionneurs du XVIIe siècle se soient basés sur des éléments contextuels du document original indiquant cette origine et qui sont maintenant perdus à cause du découpage du papier et de l’insertion dans l’album. Cependant, il n’est pas possible d’accepter qu’il existerait un rapport entre l’inventaire de livres et le roi Louis XI, car celui-ci mourut en 1483, tandis que certains textes mentionnés dans l’inventaire ont été écrits plus d’une décennie plus tard.

Il est aussi possible que ce soit la mention de Monseigneur de Dunois qui avait attiré l’attention des collectionneurs et que père et fils de Béthune aient présupposé qu’il s’agissait d’un inventaire de la collection de livres d’un des comtes de Dunois. Le premier de ce nom fut Jean d’Orléans, comte de Dunois et Mortain, dit « le bâtard d’Orléans » (1403-1468), fils illégitime de Louis d’Orléans, frère cadet du roi Charles VI, à qui le roi Charles VII avait fait don d’un hôtel dans la Grand Rue de Tours peu après 1449. Mais comme ce dernier mourut en 1468 et son fils François Ier d’Orléans en 1491, il s’agit plutôt de son petit-fils, François II (1470-1513), lui aussi comte de Dunois.14 Nous y reviendrons ci-dessous.

Les particularités de la notation des textes dans l’inventaire ainsi que les ouvrages eux-mêmes apportent encore d’autres indications concernant l’origine et la date du document. D’abord, l’inventaire se compose de quatre sections qui comprennent un nombre inégal d’exemplaires :

 

1. « Livres en francois escripts a la main », au moins 165 textes.

2. « Aultres livres en mistaires », 33 textes.

3. « Moralites », au moins 18 textes.

4. « Livres en francois en impression », au moins 28 textes.

 

Nous avons donc affaire à un amalgame de caractéristiques matérielles (manuscrits et imprimés) et de genre (théâtre et autres textes). À l’intérieur de ces quatre catégories, l’ordonnance des livres suit parfois une certaine logique de rangement, ce qui laisse deviner que la collection a connu un système rudimentaire de classement et de repérage. Outre le classement de l’inventaire lui-même, c’est tout d’abord le format qui retient l’attention : au début on trouve surtout des manuscrits reproduisant de grands textes historiques et des romans en prose en quatre et trois volumes [nos. 1-4], tandis qu’à la fin se trouvent surtout des textes qui comptent à peine deux mille lignes [nos. 178, 180, 181]. On a aussi rangé les manuscrits selon les genres et les sujets : d’abord surtout des romans littéraires, des chansons de geste, des textes antiques et historiques, et à la fin surtout (mais pas uniquement) des textes bibliques et religieux. Dans certains cas, on a réuni deux ou trois textes du même auteur ou du même thème : deux textes d’Alain Chartier [82, 83], l’Horloge de sapience, le Tresor de sapience, le Doctrinal de sapience [106-108], la Vie Nostre Seigneur, la Passion Nostre Seigneur [112, 113], trois textes de Cicéron [118-120], cinq textes sur les femmes [125-129], deux textes attribués à Jean Gerson [154-155], trois pèlerinages [203-205] et ainsi de suite.

De presque tous les textes manuscrits subsistent à l’heure actuelle de nombreux exemplaires, souvent plusieurs dizaines, dans le cas du Roman de la rose [56] même 283 manuscrits. La collection de livres de Tours se compose donc principalement de textes qui ont connu une assez grande diffusion à la fin du Moyen Âge. Il y a pourtant quelques exceptions, car on ne connaît qu’un seul manuscrit de sept titres15 et deux livres imprimés ayant connu seulement une édition.16 Le pourcentage de pertes des manuscrits des pièces de théâtre est très importante et il est presque impossible d’obtenir des renseignements concernant leur popularité.

Les ouvrages et les éditions imprimées mentionnés fournissent aussi des indications pour une datation raisonnablement fiable du document. Les textes les plus récents qui y figurent sont le Séjour d’honneur d’Octovien de Saint-Gelais [93] qui fut achevé en 1494 et le Triomphe des dames écrit par Oliver de la Marche [143] qu’on date généralement de ​​ 1493-1494. Un autre témoin indiquant cette même année est la Moralité de l’homme pécheur [188] dont le texte fut imprimé par Antoine Vérard entre 1494 et 1499 avec la spécification « nagueres joué en la ville de Tours ».17 Il existe donc une possibilité que le texte de cette moralité mentionné dans l’inventaire ait un rapport avec une mise en scène de cette pièce jouée à Tours autour de l’année 1494.18

Il subsiste pourtant quelques points de doute. L’inventaire mentionne la moralité La chair le monde et le diable [237] qu’on date d’habitude de vers 1505, mais, comme l’a remarqué Runnalls, sans aucune évidence documentée, et il est tout à fait possible que cette pièce soit d’une dizaine d’années plus ancienne.19 Le plus ancien témoin textuel survivant du mystère Saint Laurens [219] est l’édition imprimée par Antoine Vérard en 1534, mais rien ne nous force à croire que c’est aussi l’année de la rédaction de cette pièce. La survivance des manuscrits et des rôles des pièces de théâtre est tellement lacunaire que ce témoin textuel seul n’est pas une preuve fiable pour une datation tardive de l’inventaire. Finalement, Chéreau avait suggéré que l’entrée Arcita et Palamen et la belle Emylia [38] pourrait référer au Roman de Palamon et Arcitat écrit par Anne de Graville vers 1521, mais rien n’oblige à identifier l’entrée de l’inventaire par ce roman, car il existe une version plus ancienne de ce texte qu’il ne connaissait pas, écrite vers 1457 pour la cour de René d’Anjou.

L’inventaire contient en revanche au moins 33 titres dont le texte a été écrit pendant la deuxième moitié du XVe siècle :

 

​​ [8] Guillaume Fillastre, Traité de la toison d’or (1468-1473)

[14] Cent nouvelles nouvelles (1456-1467)

[17] Raoul le Fèvre, Le Recueil des histoires de Troie (1464-1465)

[31] Jean de Bueil, Le Jouvencel (1461-1468)

[32] Vasque de Lucène, Livre des faits du grand Alexandre (1468)

[33] Les trois fils de rois (avant 1463)

[37] Baudouin de Flandre (milieu du XVe siècle)

[38] Theseide (vers 1457)

[40] Louis de Beauvau, Troyle (entre 1450 et 1460)

[44 et 125] Chevalier des dames (avant 1477)

[55] Pierre Michault, Doctrinal du temps présent (1466)

[57] Pierre Choinet, Rosier des guerres (1481-1482)

[59] Régime de Santé (trad. Guido Parato) (1459)

[60] Martial d’Auvergne, Arrêts d’amour (vers 1460)

[76] Antoine de La Sale, Jean de Saintré (1456)

[77] Gilles le Bouvier, Chronique de Charles VII (1458) ; ou : Jean Chartier, Chronique de Charles VII roi de France (1437)

[78] Philippe Camus, Olivier de Castille (1449-1459)

[86] René d’Anjou, Livre du coeur d’amour épris (1457)

[118] Ciceron, trad. Enguerrand Bourré, De officiis (entre 1461 et 1472)

[138] Estienne des Arpentis, Reductoire de l’ame (fin XVe siècle)

[140] Olivier de La Marche, Chevalier delibere (1483)

[142] Statuts de l’ordre de Saint-Michel (1469)

[144] Georges Chastellain, Temple de Boccace (1463-1464)

[148] Robert Gaguin, Passe-temps de l’oisiveté (1489)

[150] Challenge du pas à l’arbre d’or (1468)

[162] Jacobus van Gruitrode, Miroir d’or de l’âme pécheresse (traduction française par Jean Miélot en 1451)

[167] Miroir des pecheurs (XVe siècle) ; ou : Jean Castel fils, Specule des pecheurs (1468)

[176] Olivier Maillard, Confession (avant 1481)

[178] Georges Chastellain, Outré d’amour (avant 1475)

[181] Aimé de Montfaucon, Débat du gris et du noir (avant 1473)

[183] Les epitaphes du feu roy de Cecille (après 1480)

La très grande majorité des mystères et moralités datent également de la deuxième moitié du XVe siècle. En ce qui concerne les livres imprimés, rien ne nous force à supposer qu’ils datent d’après 1491, car le texte les Histoires de Paul Orose [240], fut uniquement imprimé à Paris pour Antoine Vérard pendant cette année et tous les autres livres imprimés du catalogue ont pu voir le jour avant cette date. En outre, plusieurs incunables mentionnés dans l’inventaire n’ont pas été réimprimés après les années 1480 :

 

[243] Le miroir de la vie humaine, imprimé uniquement à Lyon en 1477 et 1482

[259] L’art de chevalerie selon Vegece, imprimé uniquement à Paris en 1488

[262] Le siège de Rhodes, imprimé uniquement à Lyon après 1480 et à Audenarde en 1482

[265] Mélibée et Prudence, imprimé uniquement à Lyon, ca. 1478-80, à Genève avant 1481 et à Paris vers 1482-84

[266] Cy sont les Loys des trespasses, uniquement imprimé à Bréhan-Loudéac en 1484/85

 

L’absence d’ouvrages écrits ou publiés à partir du début du XVIe siècle est également remarquable. Par exemple, on ne trouve aucun texte écrit par des auteurs qui étaient actifs pendant les premières décennies du XVIe siècle, comme Clément Marot, Jean Molinet, Pierre Gringore, Symphorien Champier, Jean Bouchet ou Jean Lemaire de Belges. Sont aussi absentes des éditions imprimées au début du XVIe siècle et qui ont connu une diffusion assez grande comme la Fleur des commandemens de Dieu, imprimé à Rouen en 1496 et par Antoine Vérard à Paris en 1499,20 Le Chasteau de labour par Pierre Gringore, imprimé à Paris en 1499,21 la Nef des folles traduit par Jean Drouyn et imprimé à Paris peu après 1500,22 le Jardin de plaisance et fleur de rhétorique imprimé pour la première fois par Antoine Vérard en 150223. Tous ces textes furent réimprimés fréquemment pendant le premier quart du XVIe siècle.

La datation des ouvrages mentionnés dans l’inventaire en combinaison avec l’absence de textes et d’éditions imprimées datant du début du XVIe siècle montrent indubitablement que la collection de livres en français de Tours s’est enrichie d’ouvrages récents tout au long du XVe siècle et que l’acquisition de nouveaux livres, qui était encore manifestement fréquente pendant les années 1470 et 1480, s’arrête soudainement après l’année 1494. Voilà pourquoi, selon toute vraisemblance, l’inventaire de la collection de livres en français de Tours peut être daté de « peu après 1494 ».

Il est également à noter que l’inventaire ne réfère pas à « l’ostel de Dunois », mais à « l’ostel de monseigneur de Dunois ».24 Cette précision indique que l’inventaire a dû être fait lorsque le propriétaire de cet hôtel était un comte de Dunois. Chéreau l’identifia comme François I, comte de Dunois de 1468 à 1491, mais cette supposition n’est pas correcte vu la datation postérieure à 1491 de plusieurs textes mentionnés dans l’inventaire. Pendant l’époque où l’inventaire a pu être dressé, c’est-à-dire peu après 1494, il s’agissait de son fils, François II de Longueville, comte de Dunois pendant les années 1491 jusqu’en 1513, petit-fils du fameux Bâtard d’Orléans et propriétaire de l’hôtel dans la Grand Rue de Tours. Après la mort de François II en 1513, ce fut d’abord sa fille Renée, à ce moment encore une enfant de cinq ans, qui reçut le titre de comtesse de Dunois. Après le décès de cette dernière le 23 mai 1515, l’hôtel de Dunois et le titre de comte de Dunois passèrent à Louis de Longueville, frère cadet de François II, qui mourut seulement une année plus tard, le 1er août 1516.

Selon toute vraisemblance, l’inventaire des livres fut dressé avant le 1er août 1516, parce qu’après cette date l’hôtel n’était plus la propriété d’un « monseigneur de Dunois », mais de sa veuve Jeanne de Hochberg et de son frère Jean, Cardinal de Longueville, archevêque de Toulouse (1491-1533), qui le cédèrent très vite à Louise de Savoie en 1516-1517. Il est aussi possible que le « monseigneur de Dunois » auquel réfère l’inventaire était encore François II de Longueville et la date ante quem de l’inventaire est dans ce cas le 12 février 1513 (1512 v.s.).

Si nous considérons les caractéristiques des textes en français rassemblés à Tours à la fin du XVe siècle, nous pouvons distinguer cinq groupes principaux selon les thèmes ou les genres :

 

102 (38%)Textes bibliques, religieux ou de morale chrétienne

89 (30%)Textes littéraires

32 (12%)Textes encyclopédiques, didactiques et politiques

15 (6%)Traductions de textes de l’Antiquité grecque ou romaine

13 (4%) Textes historiques25

Il y a d’abord un grand groupe de textes littéraires, chansons de gestes et grands romans narratifs, composés originellement en français, comme le Tristan en prose [3], Lancelot en prose [4], Merlin en prose [15], Artus de Bretagne [19], le Roman de Joseph d’Arimatie [20], la Queste del saint Graal [21], Bueve de Hantone [26], Renaut de Montauban [27], Barlaam et Josaphat [47], le Roman de Mélusine [74 et 245], Pierre de Provence et la belle Maguelonne [96 et 251], Appolonius de Tyr [98] et plusieurs autres. La « belle dame sans merci » et les cours d’amour représentent un autre champ d’intérêt, avec des textes en prose et en vers comme les Arrêts d’amour par Martial d’Auvergne [60], le Livre du coeur d’amour épris par René d’Anjou [86], un art d’aimer intitulé Nouvelet [130], le Livre des quatre dames par Alain Chartier [152], Outré d’amour par Georges Chastellain [178] et le Débat du gris et du noir par Aimé de Montfaucon [181].

Les traductions en français de textes de l’Antiquité ne font pas non plus défaut, ce qui témoigne aussi de leur réception en Touraine : les Décades de Tite-Live [2], les Historiae adversum paganos d’Orose et Pharsalia de Lucain [9 et 240], Ovide moralisé [25], les exploits d’Alexandre le Grand d’après Quinte Curce [32], l’Ars amatoria d’Ovide [53], De re militari par Végèce [54 et 259], Placides et Timeo (d’après Platon) [111], trois ouvrages de Cicéron : De officiis [118], De senectute [119] et De amicitia [120], les Éthiques et Politique d’Aristote [241], ainsi que les Commentarii de Bello Gallico de Julius Cesar [258].

Un autre champ d’intérêt de la collection de livres de Tours est l’histoire, en témoignent plusieurs chroniques, comme les Chroniques de Jean Froissard [1], la Chronique abrégée des rois de France par Guillaume de Nangis [63], la Chronique de Charles VII roi de France [77], le Miroir historial de Vincent de Beauvais, traduit par Jean de Vignay [90], la Mer des histoires [239] et une traduction du Fasciculus temporum [248]. Ensuite, on trouve plusieurs ouvrages encyclopédiques, pragmatiques et didactiques comme l’ouvrage encyclopédique Sydrac [22 et 252], le Rustican sur l’agriculture [23], le Devisement du monde par Marco Polo [39], le livre de médécine Régime de Santé [59] le Livre de la chasse par Gaston Phébus [62], le Livre du Corps de Policie, un miroir de prince écrit par Christine de Pizan [80], l’ouvrage encyclopédique le Tresor écrit par Brunetto Latini [91], le livre de cuisine le Viandier de Taillevent [145], un traité de fauconnerie [146] et l’encyclopédie le Livre des propriétés des choses par Bartholomaeus Anglicus [242].

De plus, l’inventaire de Tours renfermait un nombre important d’ouvrages participant au débat sur les femmes, ainsi que des textes didactiques destinés aux femmes : Boccace, Des cleres et nobles femmes [11], Le chevalier aux dames [44 et 125], une traduction de l’ouvrage anti-mariage et misogyne, le Liber lamentationum Matheoli [47], le Débat entre bouche médisant et femme défendant sur les femmes [51], l’incontournable Roman de la rose [56 et 254], la Cité des dames par Christine de Pizan [126], le Miroir aux dames [127], le Livre de Geoffroi de La Tour Landry pour l’enseignement de ses filles [128], le Livre des trois vertus, destiné aux femmes des trois états de la société par Christine de Pizan [129], Olivier de La Marche, le Triomphe des dames [143] et le texte anti-femme portant le titre ironique Les quinze joyes de mariage [149].

Tout ceci n’empêche pas que les textes bibliques, religieux et spirituels représentent la plus grande catégorie de textes mentionnés dans l’inventaire, surtout si l’on y inclut les mystères et moralités, parmi lesquels on ne trouve qu’un nombre restreint de nature profane. En premier lieu, la collection de livres de Tours comprenait des parties de la Bible traduites en français, formant ensemble presque la totalité du texte biblique : l’Ancien Testament imprimé [246], un manuscrit reproduisant l’Apocalypse en français [105], ainsi qu’une Vie de Jésus Christ et une histoire de la Passion, basées sur les quatre Évangiles [112-113].26 Le cycle annuel des Épîtres et Évangiles (péricopes) qu’on lisait en latin pendant les messes de dimanche était également disponible en français : les Expositions des Évangiles [117] et le Miroir de la redemption [244], dont les versions françaises imprimées contiennent aussi le cycle annuel des péricopes bibliques.27 La collection de livres incluait également deux exemplaires de la Vengeance de Jérusalem, un livre apocryphe qu’on considérait souvent au Moyen Âge comme une suite des Évangiles [102 et 264].

En outre, l’inventaire fait référence à plusieurs livres d’Heures [185] et même aux Heures de Notre-Dame traduites en français [169]. Ce qui est encore plus surprenant, c’est la présence d’un Missel [24] avec des traductions en français de la liturgie et des péricopes.28 La présence de ces textes bibliques et même liturgiques en français montre qu’avant la condamnation des traductions de la Bible par les théologiens de la Sorbonne en 1525, les croyants avaient plus de libertés pour lire et utiliser des livres bibliques et liturgiques, ainsi que les prières de l’office divin en langue vernaculaire.

Ensuite, l’inventaire mentionne de nombreux textes en français de spiritualité, de méditation et de contemplation, parfois d’un niveau assez avancé, comme le Chastel perilleux écrit par Robert le Chartreux [58], les Soliloques de Saint Augustin [158], De arrha animae par Hugues de Saint-Victor [161] et l’Horloge de sapience par Henri Seuse [106, 107 et 154]. D’autres textes s’adressaient plutôt à un public laïc, comme des ouvrages écrits par Jean Gerson : la Mendicité spirituelle [64] et la Montagne de contemplation [104]. On trouve aussi des textes spirituels qui visent à susciter de fortes émotions, comme la compassion avec les souffrances du Christ, entre autres dans des textes évoquant les lamentations de la Vierge [156 et 168], ou l’amour ardent que le croyant peut éprouver pour l’époux céleste, ce qui est encouragé dans un texte comme le Chapelet de virginite [172]. Le transport de l’âme dans l’union avec le divin et l’annihilation de soi-même sont enseignés dans l’ouvrage mystique le Miroir des simples âmes anéanties, écrit par Marguerite Porete [65], une béguine du Hainaut. L’auteure et son ouvrage furent condamnés au bûcher à Paris en 1310, mais le texte ne disparut pas, comme en témoigne la présence de ce titre dans l’inventaire de Tours.29

Des ouvrages de catéchèse, des manuels de confession et des leçons morales forment un troisième groupe parmi les textes religieux. Ceux-ci s’adressent souvent, mais pas uniquement, aux laïcs ou aux simples prêtres. Le Doctrinal aux simples gens est un exemple d’un texte de catéchèse qui connut une très grande diffusion [108, 136 et 250]. Des textes comme la Somme du Roi par Frère Laurent [61 et 263], deux ouvrages de Jean Gerson sur la confession [155 et 249] et le Miroir des pecheurs [167] informent le lecteur sur les péchés et les vertus, ainsi que du contenu des Dix Commandements.30 Des textes enseignant la morale chrétienne, comme le Doctrinal du temps présent de Pierre Michault [55 et 247] et le Livre de bonnes meurs de Jacques Legrand, [132, 256 et 107], dénoncent les maux de toutes les couches de la société, y compris ceux commis par les membres du clergé. La Diète du salut par Pierre de Luxembourg [170] est une collection de conseils pratiques et de directions spirituelles pour la vie quotidienne d’une jeune femme vivant dans le monde. La religiosité des laïcs et même leur sainteté sont fortement présentes dans les deux Vies de saintes laïques mentionnées dans l’inventaire : Sainte Catherine de Sienne [164] et Sainte Élisabeth de Hongrie [165]. La collection de textes renferme un nombre considérable de textes destinés aux femmes, ce qui indique que des lectrices y avaient sans doute accès.

​​ L’inventaire révèle ainsi la richesse de la culture textuelle en langue française de la religion à la fin du Moyen Âge, ainsi que le niveau parfois très avancé des connaissances bibliques et spirituelles auxquelles les laïcs avaient accès.

Les textes de théâtre montrent un canevas comparable à celui des textes manuscrits. On trouve quelques pièces profanes, littéraires, comme la Destruction de Troyes [186] et Griselidis [200] ; des pièces politiques comme la Moralité d’Arras de Michault Taillevent [231] et le Bien public [232]. Cependant la grande majorité des textes de théâtre sont de nature religieuse : d’inspiration biblique comme la Nativite Nostre Seigneur [214], la Passion Nostre Seigneur [187] et le Mystère de la patience Job [202]. En outre, on trouve de nombreuses pièces mettant en scène des Vies de saints [191-198, 207-212, 215, 216, 219] ou donnant des leçons de morale chrétienne, pour apprendre au public le bon comportement, pour soi-même mais aussi celui pour les autres groupes de la société, comme la Moralité de l’homme pécheur [188] et le Mistere du bien advisé et Mal advisé [201]. Les textes de ces pièces de théâtre reproduisent les différentes voix (ou rôles) des personnages sur scène, mais ils ont probablement aussi servi à la lecture.31

Si l’on examine l’origine des ouvrages mentionnés dans l’inventaire de Tours, il est tout naturel qu’un nombre d’entre eux soient fortement liés à la ville de Tours, à la région du val de Loire, à l’Ouest de la France et la Bretagne. Ce sont d’abord bien évidemment les Coutumes de Touraine, d’Anjou et du Maine [133], mais aussi le Jouvencel (1461-1468) [31] dont l’auteur Jean de Bueil était originaire de Touraine et le Chastel perilleux (1368) [58], dédié à une religieuse de l’Abbaye de Fontrevraud, située près de Tours. D’autres textes ont des liens avec l’Ouest de la France, comme le roman Artus de Bretagne (début XIVe siècle) [19] qui fut écrit en Bretagne, une chanson de geste sur Bertrand du Guesclin [34], les Loys des trespasses de Jean de Meun, imprimé à Bréhan-Loudéac en 1484/85 et la Grande chronique de Normandie [89]. Deux des pièces de théâtre ont aussi un rapport avec la ville de Tours : la Moralité de l’homme pécheur [188] qui a été jouée autour de 1494 et le jeu de Sainte Appoline [196] dont subsiste une miniature évoquant une mise en scène, peinte par Jean Fouquet qui vivait à Tours.32

Même si la grande majorité des textes de l’inventaire des livres de Tours sont originaires du royaume de France, il est remarquable qu’on y trouve également de nombreux textes ayant un rapport étroit avec la cour des ducs de Bourgogne : le Traité de la toison d’or par Guillaume Fillastre [8], inspiré par l’ordre chevaleresque et bourguignon du même nom, les Chroniques de Hainaut [42], l’Estrif de fortune et de vertu de Martin le Franc [45] dédié à Philippe le Bon, le Doctrinal du temps présent [55 et 247] de Pierre Michault, également dédié au duc de Bourgogne, le Chevalier delibere [140] et le Triomphe des dames [143] écrits par Olivier de La Marche, actif à la cour de Bourgogne, ainsi qu’un texte émanant d’un tournoi-spectacle (un « pas d’armes ») du Chevalier à l’arbre d’or [150], une des festivités célébrant le mariage de Marguerite d’York et Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, en 1468.

Quelques textes en français inventoriés à Tours sont des traductions d’ouvrages écrits dans d’autres pays de l’Europe de l’Ouest. Il s’agit premièrement de l’Italie, avec plusieurs textes de Boccace traduits en français : les Cas des nobles hommes et femmes [10 et 11], peut-être le Decameron [14], la Teseida [38] et Filostrato [40]. Outre ces textes littéraires, la collection de livres de Tours englobait aussi deux ouvrages religieux et spirituels écrits en Italie : une traduction des Fiore di virtù écrit en italien par frère Tommaso vers la fin du XIIIe siècle [153 et peut-être 263], deux versions françaises du texte latin Stimulus amoris, écrit par Jacopo da Milano, également vers la fin du XIIIe siècle [114 et 115] et une traduction du Liber consolationis et consilii écrit au milieu du XIIIe siècle par Albertano da Brescia, laïc, juriste et écrivain actif dans l’Italie du Nord [265].

Deux textes furent écrits par des auteurs originaires de la péninsule ibérique : le Livre des anges [134] ou Llibre dels àngels (1392), écrit par le franciscain Francesc Eiximenis, et le Mirouer de vie humaine [243], à l’origine écrit en latin par l’évêque et humaniste espagnol Rodrigo Sánchez de Arévalo en 1468. La traduction française de l’Horologium sapientiae (vers 1339), un texte d’origine allemande à son tour une traduction du Büchlein der ewigen Weisheit écrit par dominicain Heinrich Seuse, est présente à Tours en trois copies [106, 107 et 154]. Deux autres textes religieux ont été écrits dans les régions où l’on parlait et écrivait majoritairement le moyen-néerlandais. D’abord une traduction française du Cordiale de quattuor novissimis [123] écrit vers 1380-1395 par le procurateur de l’ordre des Chevaliers teutoniques de la commanderie d’Utrecht aux Pays-Bas, Gerard van Vliederhoven ; et une traduction française du Speculum aureum animae peccatricis, écrit par Jacobus van Gruitrode, prieur de la Chartreuse de Tous-les-Apôtres sur le mont Cornillon près de Liège.33 Enfin, se trouvent également quelques textes originaires des îles britanniques : la Chronique de la trahison et mort de Richard II roi d’Angleterre [99], le roman Ponthus et Sidoine [68 et 253] qui est une adaptation originaire du Sud-Ouest de la France du roman franco-insulaire Horn (XIIe siècle) et Bueve de Hantone [26] est une traduction-adaptation d’une chanson de geste franco-insulaire.

L’inventaire fait donc à priori état de livres en français, mais la présence de toutes ces traductions montre que l’horizon intellectuel et spirituel n’était pas replié sur la Touraine ou le royaume de France uniquement, mais que l’intérêt s’étendait non seulement vers d’autres régions d’expression française comme la Bourgogne, mais aussi vers d’autres régions linguistiques et culturelles de l’Europe médiévale comme l’Italie, l’Espagne, l’Empire germanique, les Pays-Bas et les îles britanniques.

Si nous considérons les livres imprimés, Chéreau avait déjà remarqué que le libraire devait avoir eu une collaboration commerciale étroite avec l’imprimeur Antoine Vérard : « il y a [...] tant de ces livres imprimés par Vérard, que notre libraire doit avoir été ou l’un de ses voyageurs ou l’un de ses correspondants ». Comme nous en avons déjà parlé ci-dessus, Runnalls et Winn ont suivi les conclusions de Chéreau et ils ont effectivement dépisté deux libraires de Tours qui avaient des relations commerciales avec Vérard, à savoir Jean Sassin et Thibaud Bredin. Cependant, ni Runnalls, ni Winn n’ont pu établir de lien entre ces libraires et l’endroit « devant l’ostel monseigneur de Dunois » dans la Grand rue de Tours.

Même si Antoine Vérard avait déployé des activités commerciales dans la ville de Tours, en réalité, seules cinq éditions mentionnées dans l’inventaire n’ont été imprimées que par lui exclusivement :

 

[240] Les Histoires de Paul Orose, Paris : [Pierre Le Rouge], pour Antoine Vérard, 1491.

[241] Les ethiques en francoys, Paris : [Antoine Caillaut et Guy Marchant, pour Antoine Vérard], 1488 ; Le livre de politiques ; Yconomique, Paris : [Antoine Caillaut et Guy Marchant], pour Antoine Vérard, 1489.

[252] La Fontaine de toutes sciences, Paris : [Pierre Levet] pour Antoine Vérard, 1486/87 ; Paris : Antoine Vérard, [entre 1495 et 1497].

[258] Les Guerres des Gaules, [Paris : Antoine Caillaut?, pour Antoine Vérard, après 1486] ;Paris : [Pierre Le Caron, pour] Antoine Vérard, 1488 ; Paris : Antoine Vérard, [entre 1499 et 1503].

[259] L’art de chevalerie selon Vegece, Paris : [Antoine Caillaut?, pour] Antoine Vérard, 1488.

 

Vérard était un imprimeur et éditeur très actif, donc rien d’étonnant qu’il ait imprimé aussi plusieurs autres titres qui figurent dans l’inventaire, mais cela ne signifie pas forcément qu’il était effectivement l’imprimeur de tous les autres exemplaires inventoriés à Tours. Il existe en effet de nombreuses alternatives : d’autres imprimeurs parisiens comme Jean Petit et Jean Trepperel, de nombreux imprimeurs de Lyon (très actifs en ce qui concerne la vente internationale de leurs livres), de Genève, de Rouen, de Bréhan-Loudéac et l’abbaye de Lantenac en Bretagne, Colard Mansion à Bruges et Arend de Keysere à Audenarde.

Un détail remarquable de la façon dont les livres imprimés ont été notés dans l’inventaire, c’est que le nombre d’exemplaires n’est pas indiqué, ce qui suggère qu’il n’y avait dans la collection de livres qu’un seul exemplaire de chaque titre mentionné. Si le libraire de Tours avait été un « dépositaire » de Vérard, comme on l’a supposé, il aurait eu plusieurs copies. Les libraires provinciaux qui revendaient des livres imprimés avaient d’habitude plusieurs dizaines d’exemplaires en stock. Par exemple, en 1508 le libraire tourangeau Jean Sassin avait une dette envers Antoine Vérard pour une livraison de 37 copies du Coutumier de Touraine.34 Un autre exemple est le libraire Jehan Leurens actif à Amiens et qui fut en 1509 accusé de ne pas avoir payé le montant de 28 livres et 2 sous à l’imprimeur Martin Morin de Rouen pour ses livraisons de livres (imprimés par Morin lui-même, mais aussi par d’autres imprimeurs). La liste des livres montre que Leurens avait reçu 1.242 volumes au total : des centaines de livres d’Heures, des livres en latin, ainsi que des textes en français, comme 12 exemplaires de l’Épître Othéa de Christine de Pizan [100], 39 exemplaires de Robert le diable, 6 exemplaires du Chapelet des vertus, 18 du Chapelet de Jésus et de la Vierge, 24 du Lucidaire [163 et 260], etcétéra.35 Comme l’inventaire montre que la collection de livres inventoriée à Tours ne renfermait qu’un seul exemplaire de chaque livre imprimé, il est plus logique de conclure que le libraire se spécialisait probablement dans le marché des livres d’occasion. Du moins : si nous avons vraiment affaire à un libraire. Afin de trouver le début d’une réponse à cette question, passons maintenant à l’argumentation de Colette Carton.

 

Colette Carton : l’inventaire des biens de Jacques de Beaune en 1527 ?

 

Comme nous l’avons indiqué dans l’introduction, Colette Carton critiqua à très juste titre dans un article publié en 1993 la conclusion infondée selon laquelle l’inventaire des livres de Tours serait l’inventaire du stock d’un marchand-libraire datant de la fin du XVe siècle. Carton proposa de remplacer cette idée par une hypothèse tout différente : la liste serait une partie de l’inventaire des biens confisqués en 1527 à Jacques de Beaune, baron de Semblançay, intendant des finances de France, après sa condamnation pour détournement de fonds. En résumé, Carton avance l’argumentation suivante :

 

  • La majorité des livres mentionnés dans l’inventaire de Tours sont ceux de la collection de Charlotte de Savoie (1441/3-1483), reine de France et épouse de Louis XI, connue pour avoir été une grande amateure de lecture et qui mourut le 1er décembre 1483. Ses biens meubles, parmi lesquels les livres de sa bibliothèque, furent transportés d’Amboise à Tours pour être inventoriés par des notaires « en l’ostel sire Jehan Briçonnet ».

  • L’inventaire des possessions de Charlotte de Savoie mentionne 110 livres identifiables, dont 41 titres se retrouvent aussi dans l’inventaire fait à Tours « devant l’ostel monseigneur de Dunois ».

  • Un des trois exécuteurs testamentaires des biens de Charlotte de Savoie fut François I de Longueville, comte de Dunois et propriétaire de l’hôtel de Dunois à Tours, dont l’épouse Agnès de Savoie était la sœur de la reine Charlotte. Il se peut que ce soit Agnès qui hérita de la majorité des livres de sa sœur. Colette Carton suppose que c’est ainsi que les livres de Charlotte de Savoie entrèrent dans la bibliothèque de l’hôtel de Dunois à Tours.

  • Quelques autres livres auraient été donnés par Louis XI à la bibliothèque de l’hôtel de Dunois. Ce serait la raison pour laquelle Louis XI aurait donné en 1480 l’ordre à deux notaires de Tours de faire un inventaire (maintenant perdu) des livres du roi « estants au Plessis du Parc lez Tours ».

  • Après la mort en août 1516 de Louis d’Orléans, comte de Longueville (deuxième fils de François I de Longueville), Louise de Savoie, mère du roi François Ier, devint la propriétaire de l’hôtel de Dunois dans la Grand Rue de Tours. Colette Carton suppose que la veuve de Louis d’Orléans, Jeanne de Hochberg, qui avait vendu sa moitié de l’hôtel de Dunois à Louise de Savoie, aurait laissé les livres dans l’hôtel après son départ.

  • Le 14 février 1518 (1517 v.s.) Louise de Savoie fit donation de l’hôtel de Dunois à Jacques de Beaune qui possédait déjà deux hôtels adjacents.36 Colette Carton suppose que Louise de Savoie fît donation de l’hôtel de Dunois avec les biens meubles et la bibliothèque.

  • L’inventaire des livres de Tours aurait été fait en octobre 1527, lors de la liquidation par « la commission de la Tour carrée » des biens de Jacques de Beaune après sa tombée en disgrâce. La vente de ses biens meubles aux enchères à Amboise et à Tours entre le 16 septembre 1527 et le 15 janvier 1528 expliquerait la précision « devant l’ostel monseigneur de Dunois ».37 Il est aussi possible qu’il s’agisse d’un inventaire des saisies de biens de Jacques de Beaune par François Ier et Louise de Savoie. Pourtant, cette dernière supposition n’explique pas la précision concernant la localisation.

  • Le filigrane du papier de l’inventaire des livres date d’entre 1494 et 1550. Du papier avec une variante de ce filigrane fut utilisé pour d’autres documents écrits dans le Centre de la France pendant les années 1520.38 L’écriture de l’inventaire de Tours serait selon Carton « en tous points semblable à celle des années du procès ».39

  • Philippe, comte de Béthune et son fils Hippolyte descendent de Raoulette de Beaune, sœur cadette de Jacques de Beaune, ce qui expliquerait la présence de l’inventaire dans leur collection.

 

La documentation avancée par Colette Carton est très riche, mais la thèse selon laquelle l’inventaire en question fut fait en 1527 lors de la liquidation des possessions de Jacques de Beaune repose sur plusieurs présuppositions mal fondées et elle est en réalité assez lacunaire en ce qui concerne le support documentaire :

  • D’abord Charlotte de Savoie mourut en 1483, tandis que l’inventaire mentionne plusieurs ouvrages qui ont été écrits et imprimés après cette année.

  • Il n’y a aucune preuve qu’Agnès de Savoie ait été l’héritière des livres de sa sœur Charlotte de Savoie (3).40

  • Les 41 titres qui figurent dans les deux inventaires se retrouvent dans plusieurs manuscrits (souvent même plusieurs dizaines) et ces correspondances ne prouvent alors rien, d’autant plus qu’il reste encore 227 titres qui figurent uniquement dans l’inventaire fait à Tours. En outre, l’inventaire des livres de Charlotte de Savoie n’explique pas la présence de plus de 52 textes de pièces de théâtre (2).

  • L’insertion des livres d’Agnès de Savoie dans une bibliothèque de l’hôtel de Dunois est pure hypothèse. Il n’existe même pas de sources historiques qui permettent de croire en l’existence d’une bibliothèque dans l’hôtel de Dunois (3).

  • La donation de livres par Louis XI à la bibliothèque de l’hôtel de Dunois est une autre hypothèse sans documentation aucune (4).

  • Rien ne prouve que la veuve de François II de Longueville ait laissé ses biens meubles et ses livres dans l’hôtel de Dunois après la vente de celui-ci à Louise de Savoie (5).

  • Rien ne prouve que Louise de Savoie ait fait donation de l’hôtel de Dunois à Jacques de Beaune, meubles et livres compris (6).

  • Il n’y a aucune source historique permettant de croire que des inventaires furent dressés des biens meubles et des livres de Jacques de Beaune dans son hôtel de Tours lors de la liquidation de ses possessions (7).

  • Du papier avec le même filigrane que celui de l’inventaire des livres à Tours fut utilisé pendant une longue période, entre 1478 et 1550.41 Comme nous l’avons déjà indiqué ci-dessus, l’écriture date probablement de la fin du XVe ou des premières années du XVIe siècle. Les caractéristiques paléographiques ne permettent toutefois pas de dater avec certitude l’inventaire dans une fourchette aussi restreinte que les années 1527-1528 (8).

  • Comme nous l’avons indiqué ci-dessus, les titres de l’inventaire des livres fait à Tours datent tous d’avant 1494. Il y a une absence totale de textes écrits ou imprimés après cette année, ce qui s’accorde difficilement avec une datation de l’inventaire en 1527.

 

Il faut donc abandonner la thèse de Colette Carton concernant la datation en 1527 et le propriétaire Jacques de Beaune, mais sa critique de l’idée couramment répandue qu’il s’agirait d’un libraire reste valable.

 

 

Des livres à lire, à copier, à emprunter et peut-être même à vendre.

 

La question est maintenant de savoir si l’inventaire des livres fait à Tours fait état du magasin d’un marchand-libraire ou de la bibliothèque privée d’un bibliophile inconnu. Une partie de la réponse peut être trouvée dans l’inventaire même. Tout d’abord, l’inventaire mentionne 21 titres dont il existe deux ou même trois exemplaires.42 La présence de quelques doublures est encore concevable pour une bibliothèque privée, mais un nombre aussi élevé que 21 indique plutôt qu’il s’agit d’une librairie.

De plus, l’inventaire des livres de Tours est une liste de textes disponibles, plus qu’une énumération de livres et de leurs aspects matériels. En effet, l’inventaire ne donne aucune information codicologique concernant le support (papier ou parchemin), l’écriture (lettre de forme ou bâtarde), la décoration, des illustrations, la présence de reliures ou de fermoirs ou la valeur des livres. Les seules exceptions sont les quatre premiers textes de l’inventaire dont il est noté qu’ils s’étendent sur trois ou quatre volumes. Les inventaires des bibliothèques privées ont d’habitude recours à d’autres formules descriptives que celles de la liste de livres de Tours. Par exemple, un inventaire dressé en 1427 des livres de Charles d’Orléans à Blois donne des descriptions très détaillées :

 

Une Bible translatée en françois, neufve, historiée, à lettre de forme et à grans lettres et nombres d’or.

Ung Ovide Metaporphoses, en françois de lettres courant, rimé, couvert de veloux noir ; et le dit livre tout neuf à deux fermaulx semblans d’argens dorés, esmailliés aux armes de mon seigneur d’Orléans.43

 

Ce n’est pas uniquement pour les bibliothèques de la haute aristocratie qu’on avait l’habitude de décrire les livres de cette manière, à Paris on utilisait une terminologie semblable. Par exemple, l’inventaire dressé en 1499 après le décès de Marie Turquan, femme de Nicole Gilles, notaire et secrétaire du roi, décrit minutieusement leurs livres et leur valeur est également indiquée :

 

Les cronicques de France en parchemin en grant volume et lettre d’imression non relyées, 6 l.

Deux volumes en papier non reliez escriptz en lettre d’impression de Josephus, faisant mencion de la bataille judaïque, 24 s. [...]44

 

Il y a encore une autre différence : l’inventaire des livres à Tours ne mentionne que des textes en un seul volume, tandis qu’on rencontre régulièrement des mentions de recueils factices dans les inventaires de bibliothèques privées. Voici un exemple de l’inventaire fait chez Marie Turquan et son mari Nicole Gilles en 1499 :

 

Ung gros livre contenant Chaton en françois et aultres petiz volumes, Le livre de Matheolus, Le mirouer de l’ame pécheresse, et aultres petiz volumes reliez ensemble.45

 

Qui plus est, une collection rassemblant un total de 267 livres et probablement encore plusieurs autres est vraiment exceptionnelle pour la fin du XVe et le début du XVIe siècle. A Paris, Marie Turquan et Nicole Gilles, que nous venons d’évoquer, possédaient au total 64 livres en 1499. D’autres juristes laïcs de Paris possédaient encore davantage de livres, mais pas autant que dans l’inventaire qu’on a trouvé à Tours. Par exemple, Jean Bodin, procurateur au Parlement de Paris, et sa femme Philippe possédaient 176 livres selon l’inventaire dressé en 150846 et Antoine Robert, bourgeois de Paris et secrétaire du roi, en avait au total 125 en 1521.47

Même les membres de la haute aristocratie française ne possédaient pas autant de livres. Charles d’Orléans avait 80 titres dans le château de Blois selon l’inventaire de 1427.48 Les bibliothèques les plus riches des membres de la cour de Bourgogne ne comptaient pas non plus cette quantité de livres : Philippe de Clèves (1456-1528) avait 173 volumes et Louis de Gruuthuse, ou de Bruges (c. 1427-1492) avait rassemblé environ 147 titres en 190 volumes.49

Le nombre de 267 livres est seulement dépassé par le grand bibliophile et frère du roi, Jean de Berry (1340-1416), qui possédait au total 297 livres,50 les ducs de Bourgogne dont les inventaires font état de 878 livres en 1469 et 546 livres en 147851 et la librairie du Louvre qui comptait 971 titres selon l’inventaire dressé en 1413 par Jean Le Bègue.52 Si l’inventaire des livres de Tours fait état d’une collection privée, il est donc probable qu’il s’agit d’une bibliothèque princière ou royale. Dans ce cas, il aurait été logique de noter dans l’inventaire le nom du propriétaire d’un si haut rang.

L’inventaire des livres fait à Tours contient plusieurs mentions annonçant la présence d’encore davantage de textes :

 

[183bis] Et plusieurs aultres en grand nombre.

[185] Et plusieurs aultres Heures de tous usages.

[238] Et plusieurs aultres moralites et farces.

[267] Et plusieurs aultres petits traicties.

 

Ces entrées sont plus proches d’une publicité commerciale que d’estimations de valeur d’un inventaire après-décès. En outre, un propriétaire privé n’aurait pas accumulé de nombreux livres d’Heures « de tous usages ». Il s’agit plutôt d’un libraire qui cherche à intéresser une clientèle la plus vaste possible.

Ci-dessus nous avons déjà indiqué qu’il est très probable qu’il s’agit d’un marchand-libraire se spécialisant dans les livres d’occasion. Geneviève Hasenohr a suggéré que le libraire de Tours tenait les livres de l’inventaire « disponibles pour des copies à la commande ».53 C’est une suggestion très intéressante, car Herman Brinkman a découvert une documentation semblable sur l’écrivain public et libraire Jan de Clerc, actif à Gand autour de 1400. En 1402, Jan acheta une collection d’environ trente livres de Margriete sVriends, sœur de l’hôpital d’Ypres, pour le montant élevé de 44 livres et demie. Des références à ces livres dans d’autres documents historiques montrent qu’il s’agissait de textes littéraires et religieux, et que Jan les louait sur base journalière en échange d’une somme d’argent (« diemen daghelix verhuert »), pour être copiés ou pour être lus. Une autre initiative à Gand était celle d’Everaert Taybaert, poète de la ville, qui louait une chambre en face de la librairie de Jan de Clerc, pour lire des textes à haute voix à un public payant et pour les donner à lire aux clients.54

Comme la collection de livres en français de Tours se composait selon toute vraisemblance de livres d’occasion, il y a une forte possibilité que, de même qu’à Gand, ceux-ci étaient disponibles pour être lus, copiés, empruntés et peut-être même vendus. La présence de plus de 52 textes de pièces de théâtre pourrait confirmer cette hypothèse. Même si ce genre de textes étaient aussi lus à cette époque, on en avait surtout besoin pour copier les rôles des acteurs. Par exemple, en 1500, les échevins d’Amiens payèrent un salaire à Pierre Martin, procureur en la cour spirituelle « pour avoir escript et billete la iii.e journee de ladite Passion a grant dilligence ou il y avoit viii. mille lignes ».55 Afin de pouvoir copier ces rôles, Pierre Martin a dû avoir eu un texte exemple. A Tours, le lieu où l’on pouvait trouver des textes de théâtre était, bien évidemment, la collection de livres « devant lostel monseigneur de Dunois ».

Cette indication spatiale réfère à un lieu précis dans la ville de Tours : dans la Grand Rue, une rue marchande, très fréquentée et l’axe routier principal de la ville, à l’entrée de la rue Neuve où vivait une clientèle lettrée et riche dans des grands hôtels particuliers. En outre, cet endroit était très proche de l’école publique tenue par les chanoines de l’église Saint-Julien.56 De nous jours il n’y a plus de maisons en face de l’emplacement de l’hôtel de Dunois, mais des plans cadastraux du XVIIIe siècle montrent qu’il y en avait trois au côté sud de l’église Saint-Julien, à côté de l’entrée principale de l’église [plan 1] :