Les chirurgiens tourangeaux au XVIIe siècle
Au XVIIᵉ siècle, la médecine en France est dominée par les médecins (formés dans des facultés prestigieuses comme Montpellier ou Paris), qui contrôlent l’activité médicale et sanitaire. Les chirurgiens, souvent issus de corporations artisanales (comme celle des barbiers-chirurgiens), sont considérés comme des praticiens manuels, inférieurs aux médecins. Pourtant, leur rôle est crucial : ils répondent aux besoins concrets d’une population confrontée à la famine, aux épidémies (peste en 1607, variole, rougeole) et aux guerres.
À Tours, la situation reflète cette dualité. Les chirurgiens, organisés en corporation (la confrérie de Saint-Côme et Saint-Damien), forment une communauté autonome, distincte des médecins. Leur savoir-faire, transmis par apprentissage et compagnonnage, contraste avec l’enseignement théorique des médecins, souvent ancré dans les théories hippocratiques et galéniques (datant de l’Antiquité).
Le notariat tourangeau, à travers un certain nombre d’actes de la vie quotidienne et de la vie de la corporation, permet de brosser un portait assez élargi de la petite communauté de praticiens au XVIIe siècle.
La base RENUMAR en conserve et transcrit un grand nombre, notamment ceux issus de la thèse soutenue pour le doctorat de médecine en 1981 par Jean Lechrist1, pédiatre à Tours, qui en présente une synthèse encore inédite à ce jour (accès aux actes transcrits).
L’analyse de l’auteur repose en grande partie sur l’étude du registre de la communauté des chirurgiens (Arch. Dép. Indre-et-Loire, 3E1/88). Ce document rassemble le compte-rendu de toutes les séances qui eurent lieu de 1616 à 1626 : détails des examens de maîtrise, réélections des membres, rapports financiers, rapports de procès en cours, mesures prises contre l'exercice illégal de la chirurgie, etc. L’approche a été complétée par le dépouillement des minutes de Christophe Houbereau, de 1606 à 1661 (Arch. Dép. Indre-et-Loire, 3E6) qui permet une analyse assez conséquente de la vie quotidienne et matérielle des membres de cette communauté (contrats de mariage, testaments, inventaires après décès, factures de soins, baux, contrats d'apprentissage, et contrats d'achat de terres et d'immeubles à condition de grâce ou non, etc.).
Le cadre de vie des chirurgiens tourangeaux
Les chirurgiens habitent principalement dans les paroisses centrales, dans des logis modestes mais bien organisés. Leur habitation comprend généralement une boutique ouverte sur la rue, surmontée d’une enseigne. Derrière la boutique, on trouve des ensembles immobiliers assez communs même s’ils peuvent s’étendre sur plusieurs étages.
Leur mobilier est fonctionnel, avec peu d’objets de luxe, mais des bassins de cuivre, des miroirs, et des étuis chirurgicaux contenant rasoirs, lancettes et ciseaux. Les inventaires, comme celui de Marguerite Lepaslyer, veuve de Pierre Yvard, révèlent une vie austère mais organisée, avec parfois des domestiques engagés sans salaire, logés et nourris en échange de leur travail.
Les chirurgiens de Tours possèdent peu de biens immobiliers, mais certains, comme Pierre Pinault, ont deux immeubles loués à des ouvriers en soie pour des loyers allant de 60 à 156 livres par an. D’autres, comme Pierre Touchard, achètent des logis près du château de Tours. Certains possèdent également des terres, comme des vignes à Rochecorbon ou Joué-les-Tours, ou des prés à Beaumont-la-Ronce. Leurs revenus proviennent des soins, de la vente de médicaments et surtout de la barberie.
Un groupe social organisé
Les chirurgiens forment une petite bourgeoisie, avec des mariages souvent endogames. Les filles épousent fréquemment des chirurgiens, et les fils reprennent le métier familial, comme le montrent les dynasties Yvard, Pinault ou Salmon. Les contrats de mariage sont stratégiques : la dot d’une épouse de chirurgien varie entre 300 et 2 600 livres, en argent, meubles ou trousseau. Les contrats précisent souvent le douaire, c’est-à-dire le droit de la femme sur les biens du mari, ainsi que la communauté des biens, généralement partielle.
Les séparations, bien que rares, sont possibles, comme celle de Denis Salmon et Marguerite Conseil en 1640, avec partage des biens.
Dans ce groupe la mortalité est élevée : les chirurgiens meurent souvent jeunes (ex. : Pierre Yvard II avant 40 ans), victimes de maladies ou d’épidémies. Les testaments (comme celui de Louis Champion en 1623) révèlent des précautions religieuses (messes, processions) et des legs à la famille ou à l’Église.
Une communauté professionnelle structurée
La communauté des maîtres chirurgiens de Tours est structurée autour de plusieurs figures clés. Le lieutenant du premier barbier du roi, remplacé en 1692 par des chirurgiens jurés royaux, représente l’autorité royale. Les maîtres jurés, au nombre de quatre et élus pour deux ans, supervisent les examens et luttent contre l’exercice illégal de la profession. Le procureur "saindic" gère les procès, notamment ceux opposant les chirurgiens aux apothicaires pour empiètement sur leurs prérogatives, ou les litiges entre chirurgiens eux-mêmes. Les assemblées, irrégulières, peuvent être très fréquentes certaines années, comme en 1623 où elles atteignent le nombre de 28. Elles se tiennent chez le lieutenant ou un juré et traitent des examens de maîtrise, des finances de la communauté, avec des droits d’entrée s’élevant à environ 100 livres, et des fêtes, comme celle de Saint-Côme, patron des chirurgiens, célébrée le 26 septembre.
La formation des chirurgiens repose sur l’apprentissage et le compagnonnage. L’apprentissage, qui dure de un à trois ans, coûte entre 50 et 120 livres par an, avec la nourriture, le logement et le chauffage inclus. Le maître s’engage à enseigner l’art de la chirurgie et de barbier, et l’apprenti reçoit un étui chirurgical ainsi que parfois des vêtements. Le compagnonnage, d’une durée de cinq à sept ans, voit les compagnons voyager à travers la France, logés et nourris gratuitement, mais sans salaire.
Pour devenir maître chirurgien, le candidat doit réussir cinq épreuves, parfois réduites : un examen oral (interrogations sur la théorie chirurgicale, questions sur Hippocrate, Galien, ou des cas pratiques comme les fractures), des opérations manuelles comme des saignées (Jehan Caillon saigne Étienne Mésonnier, six fois en une séance), des réductions de fractures ou des trépanations et application de cautères, une dissection anatomique, rarement sur cadavre humain et généralement sur un animal, une visite des malades à l’Hôtel-Dieu, et un dernier examen sur les principes théorique et pratique. La durée de ces épreuves peut varier de deux mois à quatre ans, selon les candidats et les éventuels litiges. Les fraudes existent, comme en témoigne le monitoire lancé contre Pierre Cuau, accusé d’avoir triché à son examen. Les médecins assistent parfois aux examens, mais leur influence reste limitée. Les chirurgiens cherchent cependant leur parrainage, comme Laurent Feau, médecin, qui est parrain des enfants de Pierre Léabus.
Conclusion
Les chirurgiens de Tours au XVIIᵉ siècle forment une corporation dynamique, adaptée aux besoins concrets de la population. Malgré leur statut inférieur face aux médecins, leur savoir-faire pratique (chirurgie, saignées, soins des blessures) et leur organisation solide (apprentissage, examens, communauté) leur permettent de jouer un rôle essentiel dans la société tourangelle. Leur vie, marquée par la précarité sanitaire et les épidémies, révèle une résilience et une volonté d’ascension sociale (mariages stratégiques, acquisition de biens).
Jean Lechrist, Les chirurgiens de Tours au 17ème siècle, Thèse d'exercice pour le doctorat en Médecine, université de Tours, 1981, 1 vol., 149 - [10] f.
